Hélène et Paul Morand, un couple sulfureux de David Bonneau

Hélène et Paul Morand, un couple sulfureux de David Bonneau

Les biographies des écrivains sont presque toujours décevantes : soit, elles évoquent un suicidé d’avance et elles tombent dans le lieu commun ; soit, elles planent sur le conformisme des auteurs, et elles ressemblent à un contresens. En effet, jeune, on a toujours l’impression que les romanciers ont une vie à hauteur de romans, qu’ils ne relèvent ni de l’évolution darwinienne, ni de la planche à repasser. En réalité, la plupart des écrivains ont un cerveau et une sensibilité qui taillent trop grands pour la vie quotidienne, d’où cette immuable déception à l’évocation de leurs faits et gestes. Les biographies d’auteurs vous ôtent souvent toute envie d’écrire.

Les écrivains n’ont rien à dire sur ce qu’ils sont. Ils ne devraient pas exister, mais seulement écrire. On rêve d’écrivains sans vie extérieure, uniquement voués à l’écriture. Or, Bonneau nous découvre un Morand humain, bien trop humain : l’écrivain subtil, l’antisémite maniaque, le jouisseur pleutre, passant à travers les gouttes des orages et happant l’orange amère des écœurements. Chez Paul Morand, tout commence comme un cheval de course et finit comme un valet de pied. Il finit par être une manière de cheval de trait qu’un cocher fouette avec une triple lanière : l’argent, le racisme, la soif de situation.
David Bonneau nous prévient que « entre le confort et le risque, Morand choisit toujours le plaisir… Il aime l’oisiveté pour elle-même, en la suçant comme une pilule d’opium ». Bonneau nous passionne car il est lui-même passionné. Il nous dépeint la fin d’une époque, sans nostalgie proustienne.

De Paul encore, il nous conte comment il traverse le monde, sans en être traversé, ce qui suscite bien des dégoûts relatifs à sa pusillanimité, à sa lâcheté, à son mercantilisme, cette « vie de fête, en plein massacre du Chemin des Dames », par exemple. Naïvement, on pourrait penser que le monde des privilèges a pour contrepartie le courage au feu, eh bien non pas chez Morand. La fiesta du « seul moi compte » emporte tout. Contrairement à Drieu, il n’a jamais voulu « être avec les autres hommes ». Si, avec lui, je considère que la société est « une longue suite d’agressions contre sa liberté », encore faut-il pousser la logique jusqu’au bout et ne pas prétendre vouloir « réformer » l’univers et ses environs avec des théories menant à l’absence de libertés pour tous. L’épicurisme a son épilogue dans la solitude et l’ascèse, ce que n’incarnera jamais Morand, hormis peu avant sa mort, puisque « quelle retraite de Russie que la fin de vie ! ». La vieillesse est une pécheresse qui s’appuie sur un prie-Dieu pensant que le pardon existe !

Parallèlement, il veut sa femme Hélène, et il veut posséder toutes les autres, comme on chine des abats-jours et des tablettes de linéaire B. Comme bien des intellectuels, il est d’une parfaite stupidité politique, bête à manger du foin « civilisationnel ». Un écrivain ne devrait pas faire de politique ou même avoir des idées sur la politique , puisque cela rend vulgaire et inepte. Depuis Bébel, on sait que l’antisémitisme (le racisme en général) est le social des imbéciles, et, dans ce registre, les Morand vont se surpasser, comme Céline qu’ils invitent dans leur hôtel particulier. Les écrivains à la recherche d’un statut consomment leur poids d’abrutissement, surtout si cette recherche emporte un positionnement idéologique dont le ressentiment est la porte d’entrée en forme d’arche souricière.
De son côté, la princesse Hélène Soutzo – madame Morand – met une croix sur son journal dès qu’elle fornique. A l’instar de Victor Hugo ; cette manie de faire des statistiques avec son clitoris ou son phallus ! Lorsque le notariat pénètre l’amour physique, il incarne le cruciverbiste hébété dans une inversion ironique du « bas de sommier » comme on est bas de plafond. Bientôt, elle mettra d’autres croix, moins déjantées et plus gammées sur ces falbalas somptueux.

Dans les années folles, Paul a tout de l’écrivain. Il ne croit qu’en lui et peut passer indifféremment pour un « ours ou un philosophe ». Sa femme est immensément riche et cultivée jusqu’à la bêtise. L’Europe n’est pas encore à genoux malgré la grande Guerre. Elle ne jappe pas encore en bottes cirées, alpaguant le ressentiment moyen pour en faire un cercle de l’Enfer concentrationnaire. La mobilisation politique démobilise l’esprit. Ainsi, quand on ne demande plus « que penses-tu ? », mais « à quoi adhères-tu? », c’en est fini. On a beau reprisé, ravaudé, esthétisé, rien n’est plus grégaire que les causes, notamment les plus radicales. Au fond, la vraie politique serait un centrisme indifférent, un marshmallow civique ; il ne faut jamais s’occuper des affaires de la cité, surtout quand on a du talent au risque de faire de son style, une déperdition, et de la volonté, la recherche incongrue du sens.
La politique est faite pour ceux que la littérature indiffère. En créant un cens dédié aux écrivains, il faudrait leur interdire le droit de vote, cela éviterait bien des haines et des impropriétés. Certains s’ennuient tellement en écrivant qu’ils cherchent des échappatoires grégaires, comme si l’absence de pouvoir de la littérature devait être balancée par une surcompensation sociale, non seulement illusoire, mais parfois odieuse. On préfère voir Morand recouvert de ses livres lors d’un bal masqué, mêlant ainsi le bonheur de danser à la trouvaille publicitaire.

La biographie de Bonneau a ceci de formidable qu’elle nous repeint un siècle où des écrivains de talent ont vécu comme des nababs au milieu des horreurs en affirmant qu’ils n’en avaient « rien à foutre ». Le passé consacre les sculptures futures que le présent soudoie dans la perspective d’un futur muséal. Si tout est « affaire de décor, changer de lit, changer de corps », tout est également affaire de vieilles lunes. Le talent de Bonneau est celui d’un raffiné. Tout est fait pour prendre le lecteur rétif par la main. Les anecdotes, les granulés historiques, les personnages (puisque l’incarnation s’achève toujours en personnages) passent le tamis du délié et du gymkhana. Rien ne va tout schuss. Son écriture ne sent pas l’après-ski après une journée de remonte-pentes, même lorsqu’elle consacre des lignes aux dépouilles et aux décombres au milieu des lustres de cristal.
C’est aussi délicat que L’art de préluder du musicien Hauteterre par lequel on comprît ce qu’était l’instrument du dessus. Dès lors, Bonneau confirme avec talent que Morand n’a jamais existé. Il s’agit désormais de lire les livres sur la couverture desquels un certain Morand est inscrit et s’efface. La littérature n’a pas d’incarnation, ou si passagère, qu’il était inutile de la mentionner. Elle n’a pas de statut au sens où Hélène l’évoque. Il n’y a que les écrivants pour avoir des biographies, pour être domestiqués. Bonneau l’a si bien compris !

Pour paraphraser le prince de Ligne que Bonneau cite sur l’amour qu’il faut sans cesse recommencer car « seuls les commencements sont agréables » : en littérature, il n’y a que la fin qui est regardable, c’est pourquoi il faut beaucoup en finir. Comme le jardin, l’art d’en finir « n’est-il pas une forme de la sagesse » ? La forme romanesque ne servirait donc au fond « qu’à faire comprendre qu’un meuble Boulle ne signifie pas qu’il est sphérique », sachant que, « le sage est celui qui de temps en temps change d’idée fausse ; le juste celui qui garde les mêmes jusqu’à sa mort », écrira Hélène pour justifier son vichysme.
Dans cette perspective, je plaide avec Bonneau pour la sagesse contre la justice, pour l’amour des chats (« le chat est le seul animal qui ait domestiqué l’homme, s’en faisant obéir sans lui rendre aucun service ») contre les gestapos polymorphes, afin, comme l’écrit Sloterdjik dans La domestication de l’être, de « prendre des vacances logiques à l’égard des routines dans le maniement des choses, des faits et des idées ».

Oubliez Morand, lisez-le !

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