Gustav Meyrink, Le Cardinal Napellus

Gustav Meyrink, Le Cardinal Napellus

En trois textes souvent plus proches de la prose poétique que de la nouvelle, Gustav Meyrink plonge dans un bien curieux univers

Borges se prit d’abord de curiosité pour Le Golem, l’œuvre la plus importantede Gustav Meyrink, dit-il dans son Introduction. Puis en 1929, il traduisit en espagnol une de ses nouvelles, intitulée « Le Cardinal Napellus ». Cet intérêt pour les récits de l’auteur autrichien ne s’est pas diminué au fil des années puisqu’au moment de constituer la collection de « La Bibliothèque de Babel », il songea à réunir trois textes qui, à ses yeux, annoncent d’une manière ou d’une autre Le Golem – dont « Le Cardinal Napellus », qui donne son nom au recueil. Je n’ai pas lu Le Golem, ce qui m’interdit toute considération concernant les liens que ce roman pourrait avoir avec les nouvelles ici rassemblées. En revanche, je les perçois très nettement comme d’évidents reflets du « parcours » que, selon Borges, Albert Soergel prête à Meyrink – il aurait d’abord été convaincu de l’absurdité du monde – et donc de son caractère irréel – puis aurait exprimé cette conception dans des ouvrages satiriques ; puis fantastiques et atroces. Peut-être le glissement s’est-il opéré parce que l’écrivain se sera avisé que l’humour ne pouvait suffire à sauver de l’angoisse inhérente à la lucidité et que le meilleur exutoire à celle-ci était de déverser dans ses écrits ce qu’il pouvait d’horreur et d’étrangeté ?

Fantastiques et atroces certes, ces trois textes le sont – mais l’on sent combien a présidé à leur genèse l’intime certitude que la vie est vaine, que le monde tel qu’on l’éprouve l’est tout autant – ou du moins que l’un et l’autre se résument à une insoluble énigme pour l’entendement humain. Dès le premier récit l’on est confronté à de sinistres assertions :
Il sait qu’il agit sans but comme nous le savons pour nous-mêmes […] Dès notre jeunesse nous sommes comme des agonisants dont les doigts palpent les couvertures avec inquiétude, sans savoir à quoi se raccrocher – des agonisants qui tout à coup prennent conscience que la mort est dans leur chambre […]
et, dans « Les Sangsues du temps » – où est professé que c’est l’espoir qui raccourcit la vie humaine en nourrissant de son énergie d’affreuses créatures prospérant d’autant mieux dans un monde parallèlle que leur double humain espère et se languit d’attentes sur Terre :
C’est cela que nous appelons la vie : c’est le salon d’attente de la mort.

Plutôt que fantastiques – qualificatif qui suppose un basculement, une incursion sécante du surnaturel dans le connu laissant indécis les personnages qui la vivent autant que le lecteur – peut-être vaudrait-il mieux qualifier ces textes d’étranges : en eux on ne bascule pas, on est dès l’incipit immergé dans un univers dérangeant, où les pires bizarreries paraissent ressortir du cours ordinaire des choses. Pourtant, le terme « fantastique » n’est pas si inconvenant que cela : dans ces contextes déjà bizarres surviennent des événements qui conservent sur les protagonistes leur pouvoir d’étonnement voire d’épouvante. Ainsi les pensionnaires du château du premier récit, intrigués par l’occupation quotidienne – sonder sans relâche le fond d’un lac – de Radspieller et prompts à conjecturer sur son passé demeurent-ils sous le choc lorsque celui-ci, après avoir fini de raconter ses années au sein de la secte des Frères bleus, sèche littéralement sur pied…

Si l’étrangeté singulière de ces récits tient à ce qu’ils narrent, elle naît également de certains apsects formels déconcertants – dont le plus évident est peut-êre l’omniprésence d’un grotesque répugnant : l’on rencontre moult créatures gluantes, fantomatiques, au physique caricatural… mais frissonne-t-on de dégoût et d’effroi ou bien éclate-t-on de rire face à ces laideurs ? L’entre-deux, à savoir le rire-grimace, celui que l’on dit jaune (comme dents gâtées ou chairs putrescentes…), paraît bien devoir s’imposer.
Outre cela, ces récits offrent une texture littéraire étonnante. Dans chacun d’eux s’opère un imperceptible glissement de la narration bien architecturée vers de longues tirades descriptives où le fantastique le plus profus s’épanouit comme une luxuriance vénéneuse – les rituels des Frères bleus, le monde parallèle des « Sangsues du Temps », les discours enflammés du comte de Chazal ou du docteur Haselmayer dans « Les quatre frères de la Lune ». Une profusion qui est terre d’élection pour les métaphores ; elles y galopent comme torrent en crue, non seulement sous forme de figures stylistiques ponctuelles mais aussi pour s’élever au rang de symboles : Radspieller et sa sonde ne figurent-ils pas cette destinée humaine dont la signification ne nous apparaît pas, autant que les quêtes vaines dans lesquelles s’abîment les hommes ? Le narrateur du dernier texte qui joue avec l’identité et la biographie de l’auteur – de la même façon que ce dernier a joué avec son nom civil, Meyer, pour devenir l’écrivain Meyrink – puis finit, de valet de chambre, par intégrer le corps d’un de ses maîtres, ne métaphorise-t-il pas le romancier qui souvent entretient avec ses personnages de complexes relations d’imprégnations réciproques ?

Mais au fond, le comble de l’étrangeté est peut-être d’avoir mis à l’initiale de ce beau projet éditorial qu’est la publication en français de l’intégralité de la collection « La Bibliothèque de Babel » un recueil qui énonce avec une telle force d’évidence l’absurdité de la vie et du monde, la neccessité de tuer en soi l’espoir pour être vivant et s’achève sur un récit où dominent de longs discours sur la suprématie des machines aux accents épiques mais cataclysmiques où l’on sent les remugles de la Grande Guerre – un recueil qui désespère de l’humanité, de la destinée et en définitive de tout acte…
Au fait, ces trois nouvelles après tout ne nient-elles pas cette désespérance par leur existence précisément, qui atteste d’une projection de leur auteur dans un avenir, celui où des lecteurs le liront – et donc de sa faculté à espérer ? C’est bien afficher une espérance de la même eau que de donner le numéro 1 à ce volume puisque cela lui suppose des frères futurs. Aujourd’hui, plus de neuf mois après la parution du Cardinal Napellus, la Bibliothèque de Babel compte quatre volumes…

isabelle roche

 

   
 

Gustav Meyrink, Le Cardinal Napellus (traduit par Marcel Schneider – Introduction de Jorge Luis Borges traduite par Josiane Bartoli), coédition FMR / Le Panama coll. « La Bibliothèque de Babel » (n° 1), mars 2006, 77 p. – 19,00 €.

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