Arthur Machen, La Pyramide de feu

Arthur Machen, La Pyramide de feu

Trois récits d’un impeccable clacissisme dans leur forme, où la merveille explique l’étrange

Sans doute le nom d’Arthur Machen (1863-1947) est-il inconnu à la plupart des lecteurs qui ne seraient pas de grands amateurs de littérature « fantastique » – j’use des guillemets à dessein, histoire de signifier combien ce terme est approximatif et que j’y recours en étant consciente de la multitude de nuances dont il conviendrait de le parer. Pour évoquer la place singulière que cet écrivain occupe dans les lettres anglaises, Borges dit de lui qu’il est un poète mineur. Non pour diminuer son talent ou son importance mais pour souligner que son œuvre, rédigée dans une prose élaborée, possède cette intensité et cette solitude qui sont propres à la poésie. Voilà pour le poète. Quant à l’adjectif mineur, il se réfère simplement à la tonalité intimiste de ses écrits, et à leur palette peu étendue : tous creusent, à peu de choses près, toujours les mêmes sillons – ceux que trace la conception bien particulière qu’avait l’écrivain gallois du Mal et des menées démoniaques dans le monde d’ici-bas. Son œuvre majeure, Les trois imposteurs*, en est l’émanation la plus célèbre. Bien que seules les deux premières nouvelles, « La Pyramide de feu » et « Histoire du cachet noir », proviennent de cet ouvrage, la troisième, « Histoire de la poudre blanche », s’agrège fort bien à l’ensemble, qui constitue un triptyque d’une remarquable cohérence thématique.

Tous ces textes ont à voir avec les fées et les sorcières – « fées » désignant, en un sens très large, la vaste population d’êtres surnaturels que les Celtes nommaient Le Petit Peuple. Mais d’une façon rationnelle si l’on peut dire : tous ont en effet une couleur scientifique. D’abord par leurs références archéologiques – présence de pointes de flèches préhistoriques dans le premier récit et d’un cachet couvert de caractères cunéiformes dans le second ; origine archaïque d’une substance médicinale dans le dernier. Et par la manière dont les événements étranges sont peu à peu non pas dépouillés de leur étrangeté mais érigés en preuves tangibles de l’existence de cet Autre monde où règnent les fées : le personnage à qui incombe l’élucidation, s’il n’est pas un scientifique patenté comme le professeur Gregg dans « Histoire du cachet noir » ou le Dr Haberden et le chimiste Chambers dans « Histoire de la poudre blanche », n’en adopte pas moins le mode de pensée – Dyson, dans « La Pyramide de feu », emprunte bien des traits à Sherlock Holmes et ses conversations avec son ami Vaughan ne sont pas sans rappeler certaines de celles que peut avoir le héros de Conan Doyle avec son cher Watson

Si les trois récits ont chacun leurs particularités structurales, ils suivent tous la même progression narrative : survient d’abord une perturbation infime à la surface du réel, puis la calme eau des jours s’agite et se brouille de plus en plus jusqu’à provoquer la frayeur. Lorsque celle-ci est à son paroxysme, l’un des personnages, qui a consenti à affronter l’énigme, finit par révéler le pourquoi et le comment des événements, parfois au prix de sa propre vie. Et dans les trois textes le même art du demi-mot, du vague soupçon instillé par microdoses successives – en d’autres termes, une même technique brillamment maîtrisée qui entretient le suspense, le doute, et favorise la conjecture érronée. 
Le lecteur doit toutefois – hélas ? – quitter l’inconfort de ce trouble que l’auteur a pris soin d’accroître inexorablement ; à la fin de chaque récit vient l’explication. Non pas de but en blanc mais après force digressions et, dans le cas des deux dernières nouvelles, par l’entremise d’un document écrit. Le caractère merveilleux de ladite explication – il faut bien mimer l’étonnement, la réticence à fléchir devant les évidences féeriques… et laisser marner le lecteur encore un peu – semble justifier ces circonvolutions. Mais toute merveilleuse qu’elle soit, l’explication n’en demeure pas moins un bris d’incertitude, un affaissement des « peut-être », une éradication de tout autre possible qu’elle-même. Attribuer les phénomènes étranges aux sorcières et aux fées ou bien leur trouver des causes rationnelles revient, dans un récit fantastique, au même : c’est porter un coup fatal à l’angoissante inquiétude que seul l’inexpliqué engendre et qui donne son attrait au « fantastique ». Justement : on quitte, ici, le terrain proprement fantastique pour pénétrer celui d’un merveilleux attesté et indéniable…

L
a vie n’est pas une chose simple, elle ne se résume pas à un amas de veines et de muscles que le scalpel du chirurgien met à nu ; l’homme est le secret que je me propose de scruter et, avant d’être en mesure de le découvrir, je dois franchir des mers bouillonnantes, des océans et des brumes accumulés au cours de milliers d’années
. dit le professeur Gregg à sa jeune protégée miss Lally. 
Cette citation tirée de « Histoire du cachet noir » pourrait servir d’enseigne à l’ensemble du recueil ; dans chacun des récits en effet frémissent des bouillonnements et surgissent des phénomènes inquiétants, des faits de nature à effrayer les âmes les mieux trempées. Chaque texte puise aussi, à sa manière, une partie de sa substance dans les époques très reculées de notre monde et s’approche d’un abyme. Mais l’on ne succombe pas au vertige. Projetée comme une lumière, la merveille résout l’énigme qui s’était constituée tout au long du texte et, par là, rompt le fil d’inquiétude qu’il avait commencé de tendre. Ainsi la « merveille » devient-elle rationalisation, aussi curieux que cela puisse paraître…

Les trois récits d’Arthur Machen réunis ici inspirent une horreur prégnante certes, mais simple ; liée à la seule atrocité de ce qui est narré elle demeure ponctuelle. L’on dira de ces nouvelles qu’elles sont divertissantes : par la force des émotions qu’elles induisent elles distraient le lecteur de toute forme d’angoisse ; fort de l’explication – fût-elle merveilleuse – qui surgit immanquablement à la fin, il quitte ces histoires sans question, le cœur juste empli du souvenir de ce délicieux frisson qu’il aura éprouvé grâce au talent du conteur. Mais sans être ébranlé dans ce qui fonde sa façon d’être au monde et tout prêt à rejoindre, une fois le livre fermé, la cohorte des vivants comme si de rien n’était…

Les trois imposteurs a été publié par les éditions Terre de brume en 2002, dans une traduction d’Anne-Sylvie Homassel. Au catalogue de cette maison figurent également, du même auteur :
– La Lumière intérieure précédé de Le grand dieu Pan (traduit par Jacques Parsons et Anne-Sylvie Homassel)
Chroniques du Petit Peuple (traduit par Anne-Sylvie Homassel)

isabelle roche

 

   
 

Arthur Machen, La Pyramide de feu (textes de Machen traduits par Francine Achaz et Jacques Parsons – Introduction de Jorge Luis Borges traduite par Corinne Hernandez), coédition FMR / Le Panama coll. « La Bibliothèque de Babel » (n° 5), février 2007, 77 p. – 21,00 €.

 
     

One thought on “Arthur Machen, La Pyramide de feu

  1. Le Grand Dieu Pan se réveille !

    Nous débutons la collection « Les prémices du Mythe de Cthulhu » par l’écrivain britannique Arthur Machen, qui fut également un membre de la société secrète occulte « Golden Dawn » aux cotés d’Algernon Blackwood, autre écrivain admiré par le Maître de Providence, et Bram Stocker.
    Son premier roman «The Great God Pan» a inspiré Lovecraft pour L’Appel de Cthulhu et surtout L’Abomination de Dunwich.

    Notre objectif est simple : créer une collection pour vous faire découvrir ou redécouvrir les auteurs ayant eu une influence significative sur H. P. Lovecraft et qui participent, indirectement, à la construction du Mythe de Cthulhu.

    Nous avons choisi de rééditer ce texte sous forme d’un livre illustré par deux artistes : Coralie Doublet et Pierre Émilien Grenier. La traduction de Paul-Jean Toulet a été revue par l’écrivain Raymond Prunier.

    Enfin Juan Asensio, critique littéraire (http://www.juanasensio.com/), nous livre une préface, digne d’un essai, où il traitre de «dévolution» et de la filiation entre Arthur Machen, Paul-Jean Toulet et Georges Bernanos.

    Pour nous soutenir :
    https://fr.ulule.com/machen/

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