Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal– épisode 8
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
8- Les dés sont pipés
La jeune Emeline s’active comme pas deux. Force est de ne point faiblir quand l’avenir de votre job et au bout de votre langue. Du zob au job, la conséquence est bonne. Emeline aussi, elle est bonne. Et Filhou n’a pas manqué de la repérer, surtout son popotin de black bien ferme, lorsqu’elle a déboulé dans l’atrium en quête d’une place pour parfaire son D.E.S.S de lettres option nouveaux médias. La garce a de l’allure. Du chien. Vingt-trois printemps et des seins comme des poires haut perchés. Une frimousse aux cheveux en trilles châtain encadrant un doux faciès où resplendit un regard clair et franc. Elle doit sucer comme une déesse. Il lui la faut.
Une fois n’est pas coutume, les deux pitres sont sur la même longueur d’onde. Nicole n’a pas sitôt vue Emeline le lendemain qu’elle la convoque pour un de ses entretiens qu’elle a pour habitude de faire subir à ses nouvelles proies. Ces pauvres hères qui resteront sous sa coupe un, trois ou six mois en fonction de la convention de stage qui les a précipités, morceaux de barback de premier choix embroché sur le pic d’une satrape de la jeunesse. Lemmal ou la naufrageuse des bonnes volontés et des petites vertus. Elle a bien vu, elle à qui on ne la fait pas – une aptitude prédatrice qui la rapproche d’ailleurs de Foulques, ils en jouent assez au quotidien –, que la fraîche Emeline (taisons son patronyme par respect pour ses parents et de son entourage) en a dans la culotte. Derrière la jeunette qui pose à la mijaurée en répondant néanmoins du tac au tac à ses fades questions (« vous connaissez l’Internet ? vous avez déjà consulté notre site ? Qu’est-ce que vous en pensez ? »), elle devine la cochonne en puissance qui ira jusqu’à lui lécher le goumi pour grimper dans la hiérarchie. Et elle se demande, Nicole la vioque aux tétons tombants et à la vulve flapie, si elle lui mettra deux doigts dans la foune ou si elle lui enfoncera de suite un de ses godes dans la chatte.
Déjà elle n’entend plus le descriptif appliqué auquel se livre son interlocutrice quant à son parcours dans les cercles plus ou moins concentriques de l’université. Un doigt sur la lèvre inférieure, tout en penchant la tête (« hum hum, oui très bien, le rôle de l’enfant dans l’oeuvre de Stephen King, excellent sujet de mémoire de maîtrise. Original. Géniaaaaaaaal! »), elle entreprend de se masser le mont de Vénus, profitant du rebord de la table pour dissimuler son petit manège. La pute extrafardée accélère son mouvement tout en continuant de parler avec le plus de douceur possible comme s’il fallait que les mots, extériorisés, soient matérialisés dans un flux en complète opposition structurelle à la jouissance chaotique sur le point de l’envahir. Chauffe, chauffe Marcelle, sa moule doit être toute rouge dans son futal en lin blanc tellement la maquerelle des lettres incurve son pouce dans sa fente baveuse. Le rouge envahit ses joues et Miss Lipstick doit s’arrêter là car Emeline a aperçu l’anormale chaleur qui a envahi son corps entier.
Filhou et Lemmal ont ceci de commun qu’ils sont des pervers, pathologiques et psychotiques, qui font le mal sans vouloir faire le mal. Ce ne sont pas leurs désirs qui ne sont pas conformes au monde, c’est le monde qui n’est pas adapté à leurs désirs. Je les imagine sans peine faisant chambre à part dans leur hôtel particulier du 7ème arrondissement et ne se retrouvant, dans la plénitude de leur corps tourmentés et le sabbat de leurs âmes décaties, qu’au cours de vastes tournantes, lui déguisé en Feldmarechal à la jaquette rutilante, en train de se faire pomper le dard par des éphèbes cagoulés tandis qu’elle, ceinte dans un deux pièces fetisch-SM en peau de serpent se fait sodomiser à la lueur de candélabres pascal par des Africains bottés. Tout ça pendant que le champagne coule à flots sur la moquette rouge du lupanar improvisé, of course.
Fût-ce dans cette pose tendancieuse, Filhou le priapique conserverait encore la grâce sournoise, maléfique, du Satyre dansant que l’on attribue au sculpteur grec Praxitèle, et qui a été repêché en 1998 au large des côtes siciliennes. Restauré puis exposé au siège de la Chambre des Députés à Rome, ce bronze de 100 kg et de deux mètres de haut faisait partie à l’origine du cortège de Satyres et de Bacchantes dansant autour de Dionysos. Et dorénavant, il danse encore sous nos yeux. Filhou le crotale est à son image : il a tout du danseur immobile, de la toupie en rupture, qui n’attend qu’un signe furtif pour rependre le mouvement de la danse. Perpétuer ainsi avec ceux qu’il entraîne dans sa farandole l’ivresse de la fête bachique. Ce serpent mou qui cache la fulgurance du reptile rapteur, cet homme à statut est un derviche planteur. Mais il tient à part égale de la tortue, et pourrait être par sa morphologie le digne descendant de la célèbre Esmeralda des Seychelles. Seul reptile à ne pas posséder de dents, cette tortue se nourrit en effet beaucoup moins bien que les autres mais fait montre d’une extraordinaire résistance et longévité. C’est tout Filhou, ça !
En tenue de S.S en train d’enculer une cohorte de jeunes écrivaines vierges ou en costume de feuj fripé avec des billets de 10 dollars qui tombent de sa poche revolver, ce satyre, bien plus qu’un débauché du dimanche ou un cynique refoulé, incarne ce que dit Paul Valéry de la danse : » Une formule de la danse pure ne doit rien contenir qui fasse prévoir qu’elle ait un terme. Ce sont des événements étrangers qui la terminent ; ses limites de durée ne lui sont pas intrinsèques […]. Elle cesse comme un rêve cesse, lequel pourrait indéfiniment se poursuivre… » (Philosophie de la danse). Le satyre, diront les entomologistes, c’est aussi un papillon de jour à grandes ailes noires. Les ailes de cette phalène-ci, agitées par sa nocive compagne-duègne, il suffit qu’elle frémissent depuis son manoir normand du XVIe siècle pour que des tempêtes chaotico-cataclysmiques s’ensuivent à l’autre bout de la planète Germe1Dprè.
Ce qu’ils veulent ne peut être que le bien puisqu’ils le veulent et que c’est ce qu’ils veulent. A aucun moment ils n’ont conscience de nuire à autrui : seul compte qu’on fasse place nette devant eux afin que leur Désir ne rencontre pas d’obstacle. Incapables de mesurer, à quelque aune que ce soit, les dégâts, irréversibles, qu’ils causent autour d’eux, ils font donc le mal sans savoir quel mal ils font. Leur innocence foncière confine à la diabolicité suprême. Ça les rend bien plus dangereux que tout le reste. Et ça les distingue des animaux qui sont parfois violents mais point barbares entre eux. MF etNL sont les premiers sauvages que je rencontre.
Nul ne sait si l’impétrante – mais en l’occurrence plutôt fort pénétrée – Emeline, rêvant de fonder un jour sa propre maison d’édition, s’est rendue compte du manège des deux lascars en mal de goguette partouzarde. Toujours est-il qu’elle accepte sans ciller le rendez-vous qu’ils lui fixent une dizaine de jours plus tard dans le bureau du webmestre, après 20 h, afin de parfaire sa formation à la complexité de l’outil tapuscrit.org.
– « Bien sûr monsieur Filhou, je décalerai la visite d’une amie et je resterai ce soir… si vous me permettez d’arriver un peu plus tard demain matin.
– Commennnnnnt ? Aucun problème, c’est entendu. Ma femme sera là aussi, nous irons assez vite et je pourrai vous ramener chez vous avec mon véhicule – si je retrouve où je l’ai garé ».
Aux âmes pudiques qu’effraient nombre d’ouvrages consacrés à la viande dans la littérature contemporaine, il est recommandé de sauter le passage suivant et de se reporter à la section n° 8-bis.
Extraits de propos retranscrits grâce à la bande de microsurveillance du vendredi 14 décembre 2001, (salle A 1 sur rue, bureau du webmestre et du chef de fabrication, 20h21) obligeamment fournie à l’auteur par la société Mediasonic-alarm :
(Une voix masculine étouffée et un tantinet nasillarde)
…« Vous comprenez, sans vouloir vos offenser, que des stagiaires, j’en ai à la pelle, fussent-elles de votre qualité. Votre prénom c’est comment déjà ? Ah oui, Emeline, très joli ça Emeline.
(Une voix féminine, chaude et pointue la fois, qui fait tomber les dernières syllabes)
…ce que Martin veut dire, n’est- ce pas chéri, c’est que nous voudrions vous voir témoigner à notre égard davantage d’engagement. Nous ne sommes pas des éditeurs institutionnels coincés comme les Grasset, Fayard ou Flammarion. Nous sommes en train de révolutionner l’industrie des lettres, et bientôt on nous reconnaîtra comme les vrais créateurs que nous sommes. Alors nous nous souviendrons de ceux qui nous ont soutenus et qui ont cru d’emblée en notre projet.
(Une voix d’enfant à la Elsie Beckmann dans M le maudit, à la limite du sanglot)
…mais je ne demande qu’à collaborer à votre projet. J’ai fait tout ce que vous m’avez demandé depuis que je suis là, et je crois l’avoir bien fait. Que désirez-vous donc que je fasse de plus ?
(Halètements. Bruits de succion. Les voix se fondent en un capharnaüm rendant certains propos inaudibles)
Bien. Oui c’est bien… Prends moi dans ta petite bouche. Voilà. Oooh. Je suis dur, je suis très dur parce que j’ai envie de te la mettre profond. Allez, suce-moi bien. Passe ta langue sur mon gland, oui c’est bon.
…Aaha, hé doucement ,doucement. Attendez, là ! …il est énorme votre truc ?!
Je l’ai commandé exprès en Asie pour les salopes dans ton genre, qui ont une poitrine haut perchée et des jambes sans cellulite ni varices. Je vais me l’attacher et après je vais te l’enfiler. Tu verras.
…Vas-y Martin mets lui dans son cul pendant que je lui défonce la cramouille avec mon gode.
Attendez, attendez, je préfère qu’on reste nature, j’ai pas envie de votre truc en bois ou en plastique là. C’est trop gros, ça va me déchirer de partout. Et puis ça doit être vachement froid vu comme ça brille ! Qu’est-ce que…
…Si tu ne te calmes pas maintenant, j’appelle la police en disant qu’on t’a surpris en train de « visiter » le bureau et après on préviendra ton école et tes parents : c’est ça que tu veux ? Ils croiront quelle version à ton avis ?
Je l’encule, je l’encule cette pute, et je vais lui gicler dans le fion, bien profond. Son anus violet de petite salope…
T’aimes ça, hein sale chienne, t’aimes ça quand je te pince les mamelons avec mes ongles. T’es prise par tous le trous, Emeline, ma belle Emeline.
Non, non !
Si, si !
Allez, allez !
Aahaha (collectif) »
8-bis
– Nous avons bien compris le contexte général où vous interveniez. En revanche, nous nous demandons toujours pourquoi vous étiez aussi nombreux en tant que responsables éditoriaux…
– Ma parole, vous m’écoutez jamais quand je vous parle ; je vous l’ai déjà expliqué il y a cinq jours ça. Nous étions cinq au total parce que nous n’avions pas à notre service la théorie de lecteurs dont s’entourent tous les comités édito habituels. C’est donc nous-mêmes qui devions nous taper le sale boulot : se fader une tonne de manuscrits, trouver là-dedans celui qui valait d’être défendu, le programmer dans le calendrier édito où on naviguait à vue (avec une visibilité de deux ou trois mois quand les bons éditeurs savent déjà un an à l’avance ce qu’ils vont faire paraître). Ensuite, lancer le chantier du maquettage puis des corrections (là, c’est pas le moins pénible : soumettre le jeu des diverses épreuves successives à l’auteur et au chef de fabrication pour aboutir à la version la plus potable à envoyer à l’imprimeur – et proposée peu de temps après aux représentants censés se décider à partir de ce matériau quant au potentiel du texte).
– Compliqué votre truc…
– Oui, ça n’a pas l’air comme ça : les gens ignorent le nombre d’étapes qu’il faut suivre pour éditer un bouquin. Et quand on sait qu’à chacune d’elle – et je ne vous parle pas de la couverture et de la quatrième de couv, tout un bigntz ! – le risque de fautes d’orthographe se multiplie, c’est un vrai casse-tête chinois. C’était encore plus marqué chez MF qu’ailleurs parce que toutes ces tâches, au lieu d’être déléguées à de petites mains, étaient concentrées dans une personne qui devait se porter garante de l’ensemble. Et ça a été une cata pour chaque titre ! Car à chaque fois ça merdait de chez Merdait.
– Justement, vous parlez des auteurs. Depuis que vous êtes chez nous et que les médias ont relayé l’info, nous avons reçu des tombereaux de courrier. C’est inimaginable pour un seul homme d’avoir autant de détracteurs et d’ennemis. Vous connaissiez bien tous ces écrivains MF puisque vous aviez travaillé sur les textes de beaucoup d’entre eux : est-ce qu’il y a eu concertation entre eux et vous pour rendre en quelque sorte la monnaie de sa pièce à Martin Filhou ?
– C’est la question du siècle ! Heureusement qu’on est enregistrés parce que si j’affirme plus tard que vous avez osé me la poser, on ne me croira pas ! Sérieux, j’aimerais que vous fichiez la paix à ces auteurs. Ils en ont assez bavé avec ces dingues.
– On vous écoute…
– Merde, ce n’est pas parce que je déjeunais ou prenait un pot parfois avec certains d’entre eux qu’il y a eu un complot à la X-files contre MF ! Evidemment qu’ils étaient furax, évidemment qu’ils étaient déçus et remontés contre ces deux cons qui leur ont promis monts et merveilles alors qu’ils les traitaient comme la pire des merdes. Vous auriez voulu que ce soit différent ? Imaginez : vous avez bossé un, deux ou trois ans sur un manuscrit, vous n’avez pas réussi à le faire admettre dans une maison d’édition traditionnelle, vous entendez, parler d’une structure qui utilise le web comme fer de lance et permet d’être diffusé comme un vrai écrivain, vous vous inscrivez sur le site, vous balancez votre texte dans les tuyaux de la bécane. jusqu’ici tout va bien mais vous apprenez alors que les textes qui sont consultables sur la base de données de tapuscrit, c’est surtout vous-même qui devez les acheter sous format de texte numérique, que le prix est variable selon le nombre de pages mais que les frais de port doublent ce prix systématiquement ; vous découvrez quand vous jouez ce jeu que ces textes vous parviennent sous une couverture crapoteuse et qu’ils sont truffés de fautes, qu’ils ne sont ni faits ni à faire ; et si vous avez la chance d’être repéré et de passer sous le label MF pour une publication de rêve, on vous entube jusqu’à l’os en ne vous donnant aucun à-valoir, en n’organisant aucune communication, aucun événement autour de votre titre, qui donc n’est pas lu par la presse spécialisée, qui donc n’en parle pas. C’est à peine si vous le trouvez chez votre libraire, et vous voudriez que ces auteurs se pavanent la fleur au fusil et se tapent sur la cuisse tellement ils sont jouasses d’avoir rencontré MF, hé vous déconnez grave, hein ?
– On vous écouterait pendant des heures, vrai, mais ce qu’on veut savoir, là, c’est si oui ou non, c’est vous, vous tout seul, qui avez manigancé l’affaire ? Vous nous dites oui et vous pouvez retourner dans votre cage regarder Star Academy.
– Si vous prenez par les bons sentiments, ça change tout. Alors oui, oui, trois fois oui, je n’ai eu besoin de l’aide de personne pour me lancer là-dedans et faire ce que j’ai fait. Voilà, c’est dit, z’êtes heureux ?
– Pfuitt, on va bien finir par arriver à nos fins. Allez, on vous lâche la grappe …pour ce soir !