Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 9

Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 9

Frédéric Grolleau

– roman –

9 – This is the end

C’est en septembre 2002 que les choses ont commencé à aller de mal en pis. L’été éditorial ayant décliné au gré de la pente douce, Filhou veut désormais faire du chiffre. Pas seulement pour sa maison MF – pure façade qui ne sert qu’à masquer les douteux agissements des différentes sociétés écrans qui sont abritées derrière les grandes fenêtres de ce bel hausmannien du 6e arrondissement parisien, nul ne doute que cette maison demeurera quand tout le reste se sera écroulé – mais pour tapuscrit. Et là, c’est franchement plus coton. Comme dans tous les autres secteurs de ce type, le livre est un produit culturel froid, qui met du temps à être rentabilisé ; beaucoup trop de temps au (mauvais) goût de Martin Filhou, lequel entre dans de grandes crise en haranguant chacun de nous, le convoquant pour un entretien désagréable où il s’agit du jour au lendemain, de ramener des contrats, des partenariats faramineux, des euros sonnants et trébuchants. Parce qu’il met soudain la charrue avant les bœufs, MF prépare en toute simplicité une méga-charrette. Ce qui signifie qu’en bon investisseur, le meilleur moyen qu’il a trouvé dans l’immédiat pour gagner de l’argent c’est de ne plus en perdre, c’est-à-dire de virer un bon tiers du personnel. Mais comme un licenciement coûte cher, la technique imparable consiste à faire en sorte que, sous la pression constante et raffermie, les gens craquent et s’en aillent d’eux-mêmes.

Marie-Claire et Marion, deux des trois grâces, n’ont pas tenu le choc, elles sont parties pendant l’été. En janvier, c’est Tom le webmestre nonchalant qui fera sa valise. Entre-temps, Patrick se bat comme un beau diable mais Nicole le shoote un matin, et je me souviens encore de la discussion qu’ils ont eu, en plein milieu d’une réunion édito, à laquelle je participais avec Laurence du Perche. Lemmal en a été tellement offusqué qu’elle a demandé au Filhou omniventripotent de remercier Foulques dès le lendemain.

« Bonjour Patrick, qu’elle lui a fait sur un ton sarcastique, nous avons commencé là réunion sans toi, mais tu arrives à pic pour nous dire à tous comment tu comptes t’organiser pour réaliser des évènements autour des auteurs MF que nous éditons dans les mois qui viennent.

– Hé bien, a-t-il répondu, sur la défensive, je suis en train de faire des prospects pour mettre en place des lectures et des performances dans des bars parisiens branchés. La démarche est plutôt bien accueillie, je te tiendrai au courant dès que j’aurai plus de détails.

– Humm, ce qu’il nous faudrait, surtout, tu comprends, a minaudé Nicole, ce sont des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des contacts. Sinon chacun s’éparpille et l’équipe ne sait pas qui fait quoi au juste. Ce temps-là, cette ère du bricolage dasbestien est fini, maintenant nous sommes passés à une phase de redéploiement et nous nous devons tous des comptes les uns aux autres. Je voudrais donc que tu me rendes demain la liste des personnes que tu as contactées. » C’était dit d’un ton ferme, irrévocable, à la limite de l’agressivité à peine déguisée, et Patrick n’a plus voulu retenir à ce moment là ce qui lui pesait depuis des mois. Il a ouvert les vannes.

– « Oui, c’est ça, compte sur moi. Je vais te dresser une longue liste avec tous mes contacts ; comme ça tu n’auras plus qu’à la récupérer quand je ne serai plus là, et tout ce monde qu’il m’a fallu beaucoup de temps pour connaître, te mangera dans la main, n’est-ce pas ? Hé bien j’en ai marre, c’est trop facile de procéder ainsi, d’extorquer à « l’équipe » ses « contacts » ; moi je ne donne plus rien car ça va toujours dans un seul et même sens, je ne sais pas si tu l’as remarqué ? Alors, pas de contact, pas de liste en ce qui me concerne ! »

Il rougissait, rugissait et fulminait.

– « Patrick, tout le monde est témoin de ta volonté de ne pas participer au travail commun. Ce n’est pas une manière de faire, les choses ne pourront pas durer ainsi, je te préviens !

–Je ne t’écoute pas, je ne t’écoute plus Nicole. Je m’en vais pour aller travailler dans mon bureau, pour faire le boulot sur le terrain car j’en ai ma claque de ces réunions qui ne sont que des enfantillages ou des procès déguisés. Salut ! »

C’était clair. Elle bégayait encore et roulait des yeux, prenant le plafond à témoin. Il écumait, balayant l’air de ses larges mains. Le lendemain matin, à 11 heures précises, il recommencerait son manège dans le bureau de Filhou, qui lui ferait savoir qu’il serait licencié une semaine plus tard. Patrick Foulques est parti avec son carton sous le bras le 19 décembre, juste avant Noël. C’est sa jeune fille qui a dû être contente. Le martyr commencerait pour moi début janvier, MF m’affirmant alors : « nous sommes dorénavant une maison d’édition qui n’a plus besoin d’éditeur. Ce serait bien que vous partiez le plus tôt possible. » Prosopopus* émergeait. Après l’ensoleillé temps de l’emphase et de l’enthousiasme, le monstre obscurantiste montrait le bout de son groin.

  • Pour servir de commentaire à cette noire prosopopée

Nicolas de Crécy, Prosopopus, Dupuis, collection : Aire Libre, 2003 , 104 p.

Le titre et l’appareil définitoire qui l’accompagne peuvent sembler fort pompeux au néophyte.

« Prosopopée n. f.

– Figure par laquelle l’orateur ou l’écrivain fait parler et agir une personne absente ou morte, un être inanimé, un animal.

– Discours pompeux, véhément et emphatique ».

Certes. Mais pas plus ces éléments que l’imposante densité du volume ne doivent faire reculer ici l’amateur éclairé de bande dessinée, quand bien même arguerait-on de la noirceur tonale de l’album. Car ce Prosopopus énigmatique et vaguement mortifère est grand à plus d’un titre. Non pas parce que l’histoire, échevelée et décousue en apparence –

1. un meurtrier abat un homme entrant dans sa limousine
2. l’assassin couche ensuite avec une femme et, parvenu chez lui, voit le mélange de pollution, de sperme et de sang qui hante la ville se transformer en un monstre bibendumique incontrôlable : « Prosopopus » –

troue le ciel d’azur dupuïste ( je me risque, allez !) telle une comète armageddonnienne. Mais parce que l’auteur a décidé de nous livrer un récit aussi mutique que symbolique, qui jette un sort définitif à notre perception des grands groupes urbains livrés à la désolation psychique.

Une dérive de l’illusion anthropocentriste enrichie par l’introduction fort philosophique de Laetitia Bianchi au Prosopopus, qui donne à cette œuvre une perspective à n dimensions, qui ne manquera pas d’interpeller ses lecteurs. Si les flash back concernant l’assassin, la rencontre entre Prosopopus et l’animal domestique de même que le jeu récurrent sur la main tranchée sont maîtrisés, voire vertigineux, c’est le traitement même de l’image et de la fonction représentative (l’image est-elle icône ou idole, vieux dilemme grec…) qui se trouvent mis à mal avec un art consommé du clin d’œil et de l’exploitation graphique propre à la BD (voir le renvoi à l’artiste-peintre signant de l’empreinte de son pouce ses toiles). Dommage dans ces conditions que le traitement mono-informatique de l’album accouche d’un crayonné et d’une palette chromatique assez terne, où la confusion est plus souvent au rendez-vous que la clarté. Mais sans doute Nicolas de Crécy pourrait-il s’en justifier (il faudra qu’on le lui demande) en pointant le contexte socio-architectural « fondu au noir » au sein duquel émergent ses oniriques personnages, en rupture avec toute norme établie…

Une plongée dans la violence et l’absurde qui n’est pas sans évoquer, dans un autre registre, Le Silence de l’ogre de Clément Peyrous paru chez Soleil et qui prouve, n’en déplaise à certains préjugés, que la bande dessinée – y compris chez un éditeur, Dupuis, qui n’est pas réputé pour ses envolées avant-gardistes – permet aussi de penser. C’est-à-dire de pendre la réalité pour un de ces rêves qui est un cauchemar aux yeux des autres.

9- bis

Vous en aviez marre des manigances de Martin Filhou et de sa femme. Ils vous faisaient tourner en bourrique, ils vous rendaient fou à petit feu. Peut-on présenter les choses ainsi ?

– Tout à fait, votre honneur. Où dois-je dire messire ? Je ne vais pas revenir sur ce que je vous ai dit : c’étaient des crapules déguisées sous du satin ; ils méritaient de subir un sort de crapule.

Parlons-en. Qu’et-ce que vous en faites des crapules, vous ?

– Ahah ! Très drôle. Comptez pas sur moi pour crier haut et fort que j’avais prémédité de A à Z ce que j’ai fait. J’avais une dent contre Martin et Nicole, c’est sûr. J’étais alors fatigué et à bout de nerfs, je ne le conteste pas. Mais j’étais surtout déçu ; déçu de moi-même et de mon incapacité à faire front et rebondir. J’avais bien conscience que les choses ne tournaient pas rond et qu’il fallait que je parte ; simplement, je ne pouvais pas tout plaquer, comme ça, sans savoir comment je ferais vivre le lendemain ma petite famille. Vendre mon lit le matin sans connaître l’endroit où je dormirai le soir, c’est pas mon truc. Le loyer. Les courses. Les fringues et les couches de la petite. La nounou égyptienne à domicile parce que la crèche était pas dispo avant 10 ans, les croquettes du chien. Chaque strate s’ajoutait à une autre, et me recouvrait, me recouvrait jusqu’à ce que je n’ai plus que la bouche qui sorte d’un amas de boue saumâtre. J’allais boire le bouillon, et c’était pas la thalasso de Pornic !

C’est là que vous avez décidé d’arrêter avec toutes ces contraintes ? De souffler un bon coup sur la poussière qui vous asphyxiait pour redresser la tête ?

– Tu l’as dit, bouffi !

(le sujet demande à sortir)

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