Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 10
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
10 – Pris au piège tel un rat
L’éthologie et l’immunologie fournissent depuis des lustres un fascinant modèle comportemental pour/de l’humanité. Je conseille à qui veut y réfléchir quelque peu l’instructif ouvrage de Louis F. Perrin, Le système immunitaire (Flammarion, Dominos, 1997). Le propos de ce professeur, médecin spécialiste de la physiologie, est de montrer que le système immunitaire, destiné à lutter contre les maladies infectieuses, obéit à des mécanismes biologiques de distinction entre éléments étrangers et molécules propres qui relèvent souvent d’un processus mental. Grâce à de nombreuses expériences, menées notamment sur les rats, Perrin montre que le bonheur et le stress modifient en vérité notre résistance aux maladies. « Une âme triste, écrit John Steinbeck dans Travels with Charley (1961), peut vous tuer plus rapidement, beaucoup plus rapidement qu’un microbe. »
Par exemple, le simple fait d’immobiliser un rat plus ou moins complètement, de limiter ses mouvements pour l’empêcher d’aller où il veut, suffit à provoquer chez l’animal un ulcère de l’estomac. Plus son espace de déplacement est réduit, plus apparaît un ulcère gastrique chez le rongeur. Un physiologiste de l’université de Rockfeller a montré qu’un rat placé dans une cage qui reçoit à intervalles réguliers des chocs électriques dans les pattes développe un ulcère de stress, ce qui n’est pas le cas du sujet placé dans une situation similaire mais à qui on offre la possibilité d’un exutoire à sa frustration (boire, manger, courir sur une barre de bois) juste après le choc.
Fait des plus intéressants, d’autres expériences révèlent que lorsqu’une sonnerie électrique retentit une seconde avant le choc électrique, l’ulcère est moins fréquent… « Le caractère non prévisible de l’agent stressant, observe Perrin, le rend beaucoup plus perturbant. Le rat qui entend la sonnerie est conscient que quelque chose de pénible va lui arriver ; mais le reste du temps, il sait que tant qu’il n’entend pas de sonnerie, rien de désagréable ne se produira. Il peut donc se détendre. » Voilà qui explique pourquoi un rat qui prend plaisir à manger un morceau de fromage placé par l’expérimentateur régulièrement dans sa cage commence à stresser dès qu’on change la cadence de livraison du fromage, sans modifier la quantité de nourriture ainsi fournie. Ici, le rythme indéterminé et la perte de prévisibilité déclenchent une réponse de stress. Qui chez l’homme peut prendre la forme de la dépression.
Rappelons une dernière expérience afin de faire comprendre à quel point nous avons été les rats de Martin Filhou. Toujours dans le contexte de l’expérience des décharges électriques, il apparaît que si le plancher de la cage est muni d’un levier coupant le courant – précédé d’un signal lumineux –, quand le rat appuie dessus, alors le rat apprend vite à manipuler le levier. Donc à éviter la décharge douloureuse. Mais si ce sujet « entraîné » est placé dans une cage sans levier, tandis même qu’il ne devait pas être stressé puisque le signal lumineux l’avertit du choc électrique imminent, c’est tout le contraire qui se produit. L’ulcère revient car le sujet « prend conscience » qu’il ne dispose plus du moyen qui lui permettrait d’éviter à coup sûr le choc électrique. Et si l’on donne à ce rat un levier, mais qui n’est pas connecté au circuit, la décharge se produit sans alimenter contre toute attente l’ulcère de stress du rat, car le sujet a (eu) le sentiment qu’il contrôle la situation. « Le rat, note Louis F. Perrin, pense que s’il n’appuyait pas sur le levier, les choses seraient bien pires. »
Bref, les facteurs psychologiques jouent bel et bien un rôle déterminant dans « l’appréciation d’un stress ». Dans tous les cas, la perte du contrôle de la situation, des dérivatifs pour la frustration et de la prévisibilité induisent l’incapacité du sujet à apprendre les choses les plus simples. Un rat très stressé au préalable et placé dans une cage où il est soumis à de multiples décharges ne fait plus rien pour éviter les chocs, il se laisse aller. « Dépressif », il acquiert là une incapacité à affronter une situation nouvelle, ce que les Anglo-Saxons nomment le learned Helplessness…
Je sais aujourd’hui que l’atrium de verre de tapuscrit.org a été pour le personnel qui y a travaillé sous la férule de Lemmalmengele une cage géante. Que notre système immunitaire à tous a trinqué à cause des nombreuses tensions que ces deux bourreaux distillaient à petites doses entre les membres de l’équipe. Que nous étions de facto les rats de ce sale rat de MF. Ce n’est pas un hasard si l’un d’entre nous, licencié une semaine plus tôt pour une imaginaire « faute professionnelle grave », s’est retrouvé chez lui paralysé d’un côté, foudroyé par un terrible syndrome frappant les centres nerveux de coordination, le cerveau et le système immunitaire. Il est de nos jours encore paralysé d’un bras.
Dès qu’on le manipule à sa guise, le système immunitaire le cède sans complexe au système totalitaire.
10 – bis
(Le sujet ne s’est pas présenté ce jour, trop faible pour pouvoir être entendu par nos soins)