Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 11
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
11- Pourquoi le Brésil (à Paris) ?
15 janvier 2003. Le début de six mois de véritable enfer. Brazil* à côté, c’est de la rigolade. Je suis maintenant persona non grata. Très officiellement un laissé pour compte, qui passe donc après les stagiaires recrutés à coup de conventions de stage, et qui se retrouvent à gérer des tâches éditoriales (suivi et remaniement de manuscrits à paraître chez MF, corrections etc.) quand on ne me confie plus rien du tout. Certaines personnes avec lesquelles je travaillais depuis plus d’un an ont disparu elles aussi, emportées par la fin d’un CDD reconduit trois fois et auquel elles ont préféré, malgré le chantage ignominieux exercé par Lemmal mettre fin, ayant compris que la place qu’on leur promet depuis leur entrée dans l’entreprise ne leur sera jamais offerte. Tous les mois, toutes les semaines, un ou deux stagiaires réalisent leur terrible erreur d’appréciation et s’enfuient en courant de la rue Dufou. De licenciements en démissions des uns et des autres, la valse des stagiaires achève de conférer à tapuscrit.org l’allure d’un vaisseau fantôme, Titanic de l’impression numérique ayant rêvé d’accoster sur les rivages de l’édition traditionnelle avant de couler, sans gros cyberremous, sabordé par son propre capitaine-armateur ayant perdu la boule.
Tout doit disparaître. En une année, il ne reste plus dans les murs que trois des dix-huit salariés de départ, certains membres du personnel travaillant dorénavant sans contrat de travail. Ancien avocat, Filhou connaît toutes les astuces des textes législatifs et n’a pas son pareil pour fait traîner jusqu’au maximum autorisé, user jusqu’au dernier fil de la corde, par pur caprice, par esprit de facétie, les recouvrements et factures diverses. Tous les mois parviennent à l’accueil des mises en demeure d’huissiers, tous les jours résonnent à nos oreilles les appels furieux de distributeurs, d’artisans et de sociétés réclamant qu’on règle leurs factures. Cela fait plus d’un an que les graphistes qui mettent au point les premières de couvertures des romans MF ne sont pas payés. La société est toujours en rupture de matériel informatique, de papier car aucune facture n’est réglée tant qu’elle n’a pas été adressée quatre ou cinq fois à la comptabilité de tapuscrit.org, où le jeu des chaises musicales est aussi grand que dans la sphère éditoriale. C’est à se demander comment tout cela peut tenir encore debout. Pourquoi Filhou, multimillionnaire en euros, n’est pas arrêté par le fisc et l’inspection du travail pour être traduit en justice. Tout lui semble permis.
On ne me donne aucun travail à effectuer, sinon lire un ou deux manuscrits de-ci de-là, mais je suis censé me rendre tous les jours à mon travail. Abandonner son poste, m’a indiqué l’avocat que je contacte régulièrement pour me maintenir la tête hors de l’eau de la manière la plus satisfaisante, est un motif de licenciement. Quand bien même on ne vous propose aucune tâche compatible avec votre fonction à votre bureau, vous êtes donc tenu de vous y rendre sans mot dire, surtout si vous n’avez pas atteint deux ans de présence révolus au sein de l’entreprise qui vous salarie : en dessous de ce seuil, les prud’hommes peuvent difficilement obtenir au salarié licencié de manière inique un traitement potable. Le mot d’ordre est donc : encaisser (à tous les sens du mot), se taire, faire acte de présence …et attendre de disposer de l’ancienneté suffisante aux yeux de la loi pour bénéficier des primes assedic minimales. C’est la discipline de fer à laquelle je me suis plié de novembre 2002 à mai 2003 : m’asseoir 8 heures par jour devant un bureau, sans tâche précise, pour attendre que le temps passe et que je puisse enfin quitter cet enfer carcéral. Afin de dorer les barreaux de la cellule, j’ai pu pendant quelques mois m’installer à l’étage qu’occupait Dasbeste, histoire de prendre un peu le large avec l’atrium et de ne pas être harcelé en permanence par les cris hystériques de Lemmal et de ne plus voir la tronche déconfite de Filhou, qui me fait trop penser au Peter Lorre de M le Maudit. Là-haut, je retrouve un peu de quiétude. Un peu de calme avant les assauts de la tempête.
Las, cette retraite, on me la reproche constamment et l’objectif de Lemmal n’est bientôt tendu que vers ce but obsessionnel : me faire redescendre du perchoir. Me descendre. L’avarice de son mari et l’impéritie de tapuscrit vont servir son dessein car une fuite d’eau – qui date du départ de Dasbeste – provenant du toit va lui donner l’occasion qu’elle attend. De minuscule, cette entrée d’eau grandit et s’étend au fil des semaines Mais Lemmal ne fait absolument rien pour qu’elle soit réparée. Surtout pas. Et l’eau, chaque fois qu’il pleut à l’extérieur, de s’infiltrer le long des murs, de transpercer le parquet et de s’écouler sur le boîtier d’alarme de l’entrée, sis juste en dessous. Là-haut, nous parons avec les moyens du bord à l’invasion grâce aux poubelles que nous plaçons sous le plafond, qui pend en bandeaux de placoplâtre fantomatiques, laissant voir le ciel par endroit. Le plancher du bureau se gondole et chacun craint de passer au travers tant il est vermoulu et imprégné d’eau. Malgré les appels à la « sécurité » que me lance Nicole L. chaque jour, je persiste à demeurer à l’étage, et cela l’irrite au plus haut point. De fait, je n’en redescendrai que lorsqu’arrivera en bas la personne chargée du nouveau développement de tapuscrit.org, à la suite des diverses restructurations sauvages que nous aurons connues. Ce n’est qu’en avril que je saurai le motif de cette hargne déplacée de Lemmal envers mon installation à l’étage, motif qui m’apparaît limpide quand j’y songe aujourd’hui. Longtemps après ce Deed hunter, ce « voyage au bout de l’enfer ». Voudrait-on imager la déchéance d’une maison d’édition qu’on trouverait en ce vortex s’évasant tant et plus un symbole parfait. A l’instar du toit, du parquet et des murs qui suintent en permanence, tout part en couilles chez MF.
David Fincher a bien illustrée dans The Game la nature de la chute de celui qui, coupé du monde, se rend soudain compte qu’il mène, en dépit de sa richesse, une vie de merde. Patron overbooké d’une société de placements Michael Douglas y incarne un Nicolas Van Orton mis au pied du mur par son frère, qui l’immerge dans un vaste jeu, très réaliste, destiné à lui faire prendre conscience qu’il va droit dans le mur. Avec l’expérience de tapuscrit, riche en rires et en larmes, en bonheurs et en larmes, je crois avoir vécu une sorte de The Game éditorial. J’ai moi aussi croisé des acteurs me faisant accroire qu’ils étaient ce qu’ils n’étaient pas, j’ai vu de mes yeux vu des crapules cyniques balayer d’un revers de main des êtres, des auteurs, des créateurs, qui avaient placé en eux toute leur confiance. Pris dans le filet réticulaire d’un tel piège, déformant la vision même que vous pouvez avoir de la réalité qui vous environne, j’ai perdu mes repères. Confondu le jour et la nuit. L’ami et le traître. Comme un Nicolas Van Orton stressé, j’ai voulu tirer sur un monde, et ceux qui le peuplent, tout en déliquescence transmué. J’ai négligé mon frère, avant de l’abattre. Mais derrière le décor d’une société potemkinée ne se trouvait pas un frangin bienveillant. L’intelligence qui manipulait les fils des marionnettes était celle d’un malin génie, d’un esprit s’ingéniant par pur plaisir à faire passer le faux pour le vrai et vice-versa.
Les choses, comme les êtres, ne sont jamais ce qu’elles sont.
*Pourquoi Brazil n’est pas un camp de vacances
BRAZIL
Réalisateur : Terry Gilliam
Avec : Robert De Niro, Jonathan Pryce, Katherine Helmond, Michael Palin, Ian Holm, Peter Vaughan Date de parution : 14 mai 2003
Éditeur : Fox Pathé Europa
Présentation : Snap Case
Format image :Cinémascope – 1.85:1 Full Screen (Standard) – 1.33:1
Zone : Zone 2
Langues et formats sonores : Français (Dolby Digital 2.0 Surround), Anglais (Dolby Digital 2.0 Surround), Italien (Dolby Digital 2.0 Surround)
Sous-titres : Français, Anglais, Italien, HollandaisBonus
Le documentaire « Qu’est-ce que Brazil ? » (30 min)La bande-annonce en vo
L’histoire
Dans un monde hyperbureaucratique du XX° siècle, les citoyens sont surveillés par des écrans de contrôle, fichés par les ordinateurs de l’Etat. Ils vivent constamment sous la menace et dans la peur. Sam Lowry mène une double vie : la nuit, il se rêve en archange qui défie les forces des ténèbres et conquiert le cœur d’une jeune femme blonde. Le jour, il travaille au ministère de l’Information comme fonctionnaire zélé. Le drame qui survient dans l’existence de Sam Lowry est à porter au crédit d’un erreur informatique, due surtout à la vétusté du matériel employé : un jour, dans un bureau, un scarabée écrasé transforme par hasard le nom d’un certain Harry Buttle en Harry Tuttle, nom d’un redoutable » résistant-plombier « .
Violemment arrêté par les commandos de la milice étatique sans pouvoir protester de son innocence, Buttle est mis au secret : sa femme ne peut que signer les formulaires réglementant cette intervention. Il est torturé sans raison et éliminé peu après, sans que son épouse en soit seulement informée. Sam est pressé par son supérieur, alors que cela est contraire à la procédure, d’indemniser la veuve de Buttle. Or, Sam rêve souvent, pour échapper à l’Etat monstrueux devenu machine infernale, d’une jeune femme angélique et inaccessible, qu’il se voit approcher comme une sorte d’Icare. C’est en allant à la rencontre de Mme Buttle qu’il aperçoit la jeune femme de son rêve, logeant dans l’appartement situé au-dessus des Buttle. Eperdument amoureux, Sam, qui vit à outrance dans l’ombre de sa mère, décide de tout mettre en œuvre pour la retrouver. Ce faisant, il devient malgré lui complice de Tuttle et se retrouve fiché comme résistant à l’Ordre de Brazil. Au contraire de ce qu’il affirme à la veuve de Buttle, l’erreur y est tout sauf humaine car la notion même d’humanité s’est évaporée de cette Cité obscure. Le seul avantage du déplacement chez les Buttle est pour le modeste fonctionnaire d’apprendre le nom de la jeune femme, Jill Layton. Un nom qui va sceller sa perte.
Pour un enfer climatisé
Dans la société de Brazil, tout est prétexte à des ratiocinations interminables et à la délivrance de formulaires pléthoriques. On nage en plein futur, mais curieusement la société dépeinte par Gilliam regorge d’archaïsmes : les vêtements respirent les patrons des années 30, l’ambiance urbaine est glauque et grisâtre. Même la technologie laisse à désirer, les ordinateurs apparaissant comme de vieilles machines à écrire, type Underwood, bricolées et auxquelles on aurait adjoint un écran. Même la nourriture est immonde, tous les mets ayant une couleur et une consistance stéréotypées. Tout subit la même loi dans Brazil : celle de l’apparence et de l’illusion, qui deviennent des substituts de la vérité. La vie de Sam est un véritable enfer. Il avoue même à sa mère qu’il n’a » pas de rêve « .
La devise du Bureau du Recoupement est : » la vérité engendre la liberté « . Sam appartient au Bureau des archives, activité subalterne et degré zéro du Ministère. Il rencontre parfois son ami Jack Lint, qui œuvre au niveau 5 pour le Bureau du recoupement et ne cesse de le solliciter afin qu’il se montre plus ambitieux et le rejoigne. La jeune femme de ses rêves vient un jour à l’accueil du Ministère pour signaler l’arrestation arbitraire de Buttle. Découragée par la multiplicité des contraintes administratives afin d’enregistrer sa déposition, elle se fait remarquer par les dirigeants du Ministère en remettant en cause les compétences de ses agents. Elle sera arrêtée et éliminée plus tard, malgré les interventions de son amoureux, qui ne feront que provoquer sa chute. Pour en savoir plus sur Jill et la protéger de la bureaucratie policière qui veut éliminer tout les témoins de l’erreur Buttle-Tuttle, Sam accepte une promotion et accède au fameux Bureau du Recoupement, qui se révèle vite un lieu de travail harassant et sans intérêt, avec des bureaux étriqués et des couloirs labyrinthiques, striés de conduits pneumatiques par où s’écoule la » paperasserie » qui fait vivre le système.
On comprend mieux que, la nuit , les cauchemars de Sam le mettent aux prises avec des individus déguenillés, et dont l’absence d’âme et de réflexion est symbolisée par le port d’un masque enfantin et caricatural, identique chez tous, où toute individualité est absente. Ce sera d’ailleurs le même masque que portera son ami Jack lorsqu’il se complaira à torturer Sam avant qu’il ne meure à la fin du film. Le terrorisme du Bureau du Recoupement de l’information de Brazil se donne comme une utopie négative : cette société illustre la perversion du machinisme et de l’autoritarisme lorsqu’ils prétendent régenter la vie humaine dans ses moindres détails. Tout y est inversé et l’absence des valeurs humanistes y est flagrante, l’Etat écrasant les moindres velléités altruistes et initiatives personnelles. La principale activité des enfants y est de jouer à la victime et au tortionnaire.
Par exemple, l’organe bureaucratique central, le Ministère de l’Information, est un lieu où les employés sont plutôt livrés à la plus grande désinformation qui soit : la plupart font semblant de travailler et passent leur temps à regarder des vieux films du cinéma américain des années 40, tel Casablanca. L’instance principale de ce Ministère, le Bureau du Recoupement de l’information, concentre 7% du P.I.B de la société et doit nécessairement trouver des coupables et des criminels pour justifier ses frais de fonctionnement. Tout se produit donc comme si les hommes au pouvoir suscitaient les accidents qu’ils ont pour charge d’éradiquer afin de justifier leur fonction sociale. Le film s’ouvre ainsi sur les prétendues exactions de saboteurs et de terroristes qui luttent contre » les anciennes vertus de la civilisation « . Mais c’est la société de Brazil elle-même qui les a annihilées : le régime totalitaire provoque en ce sens l’émergence de mouvements de résistance qui n’aspirent qu’à défendre une liberté amoindrie comme une peau de chagrin. Les dirigeants, vivant de la suspicion qu’ils entretiennent, aspirent à « en donner aux contribuables pour leur argent ». Aussi ont-ils institué que les charges des interrogatoires et des procédures judiciaires – qui sont évidemment légion – sont à régler par les personnes arrêtées elles-mêmes ou leur famille.
La technologie, relais du totalitarisme de l’Etat
Lorsque les circuits du climatiseur qui alimentent l’appartement de Sam Lowry tombent en panne, c’est le début de la catastrophe. Comme si, la sphère privée rejoignant la sphère publique, la vie de Sam était inévitablement condamnée à basculer dans l’anormalité et le pathologique du régime politique en place. En effet, les conduits infinis et les instruments technologiques ne sont pas un simple décorum : à leur manière, ils sont l’œil invisible de l’Etat dans la maison des particuliers. La plus petite défaillance est censée en principe être réparée par les techniciens officiels de « Central Service », seuls habilités à toucher au « matériel officiel ». Mais outre le fait qu’ils tardent à intervenir, submergés par les formulaires exigés pour chaque déplacement, ils sont eux-mêmes conditionnés par tous les formulaires qu’inlassablement ils doivent remplir ou faire remplir par leurs clients.
Gilliam produit ici une œuvre effrayante, aussi drôle qu’effrayante. Le film devait s’intituler à l’origine Le Ministère de la Torture ou 1984 1/2. Le cinéaste a préféré lui donner le nom d’une ritournelle, samba lancinante aux vertus hautement symboliques : cette petite musique que personne ne peut vous empêcher de fredonner représente le rêve, l’imaginaire, la vie que le bureaucratisme et le totalitarisme veulent anéantir. Utilisant l’humour noir et l’absurde au service d’une comédie fantastique, Brazil offre la peinture d’une société du futur très proche de la nôtre. La révolte de Sam, ex-employé modèle, contre le système et la hiérarchie s’apparente à une fable, à mi-chemin entre la BD et l’œuvre de Kafka. Le film dénonce le culte du progrès, l’arrivisme, la jouvence et l’invincible Superman. Flirtant avec les univers de Orwell, Kafka et Kubrick, il dépeint l’invasion tentaculaire des tuyauteries et le fantasme d’un Icare tombant fou amoureux d’une Vénus et qui se heurte à la terrifiante verticalité du béton. Sam Lowry incarne à sa manière l’évasion par les cieux, la quête du Bien et le combat contre l’oppression et la torture.
La « résistance », une figure d’altruisme et de liberté
Dans le cas de Sam, alors que plus rien ne fonctionne chez lui, Harry Tuttle se présente et répare en un tournemain le conduit défectueux tandis que Lowry parvient à chasser les séides de Central Service enfin parvenus à son domicile. C’est le début de la fin pour Sam, qui vient de passer du côté de la « résistance ». C’est que Tuttle proclame à qui veut l’entendre l’ineptie de la tâche des techniciens-chauffagistes officiels de Central Service : travaillant illégalement pour court-circuiter le système officiel, Tuttle déteste la « paperasserie », qui ralentit à l’extrême toutes les actions. Ce qui l’intéresse, c’est justement ce dont sont privés tous les citoyens de Brazil par le recours inexorable aux formulaires de toutes sortes : l’aventure, la rencontre des souffrances d’autrui, la liberté. Parce qu’il sort du moule conventionnel des habitudes, Tuttle est résistant. Sam va le devenir pour les mêmes raisons. Tout comme c’est son altruisme naissant qui amènera sa condamnation pour terrorisme.
Lorsque Sam rentre chez lui après avoir rechercher Jill, les techniciens de Central service, revenus avec le formulaire 27B-6 adéquat, ont complètement dévasté son appartement sous prétexte d’une recherche de défaillance. Ayant reconnu la réparation opérée par Tuttle, ils entendent ainsi faire cher payer Sam son mépris des instructions officielles, qu’ils apparentent à un sabotage.
Promotion pour la salle de torture
Pour obtenir plus d’informations sur Jill, Sam doit contacter un membre du Bureau 5001 chargé de son cas, et qui n’est autre que son ami Jack, préposé aux tortures en tous genres, arbitraires et infondées. Triste illustration du mélange de folie et de classicisme qui illustre Brazil, Jack triture à l’envi les corps des terroristes pendant que sa secrétaire tape en sténo les hurlements des victimes et que sa petit fille joue dans la pièce d’à côté. Les activités de Jack montrent à quel point le régime politique est policier et totalitaire ici, à la poursuite de tous les subversifs indépendants. Sam parvient à soustraire à temps Jill aux recherches de la milice et de Jack, persuadé que Jill et Tuttle sont de mêche, et que le quiproquo Tuttle-Buttle a été planifié par les terroristes. A bout de nerfs, Sam quitte le bureau du recoupement et en détruit le système de messages pneumatiques : des milliers de documents s’échappent alors des conduits, innovation libre et créatrice qui n’est qu’un sabotage aux yeux de ses concitoyens. Sam parachève son œuvre en allant effacer Jill du fichier informatique. Ils se retrouvent retrouvent ensuite, prêts à mener une vie heureuse, mais les commandos de la milice interviennent et les arrêtent.
Une justice factice, dirigée par les lois économiques
Sam est inculpé pour les chefs d’accusation suivants :
« – Aide apportée aux ennemis de la société
– Assistance apportée à fugitive en fuite recherchée par la justice
– Divulgation de documents secrets à agent subversif
– Appropriation de véhicule officiel
– Contrefaçon de la signature du chef de service des archives officielles
– Tentative de détournement de fonds officiels sous forme d’un chèque au nom de Buttle établi en infraction aux procédures
– Sabotage des canalisations de Central Service
– Résistance aux forces de l’ordre dans l’exercice de leur fonction
– Diffamation du gouvernement, et notamment de la réputation exemplaire et sans tâche du Bureau de Recoupement des Informations.
– Tentative de démantèlement du système de communication par voie interne du Bureau de Recoupement
– Gaspillage de la patience du Ministère et du papier à lettres « .
Ultime connexion de l’économique et du juridique, le procès de Sam étant instruit à ses frais, on lui impose de plaider coupable afin d’alléger les dépenses : même à ce stade critique, la vie du citoyen n’est toujours pas évaluée à l’aune de la liberté et de la responsabilité individuelle. Se déclarer coupable, surtout si l’on est innocent, n’est-ce pas bénéficier d’un crédit à taux compétitif ? Donc d’un jugement « plus facile, plus rapide, et plus économique ». A Brazil, le citoyen l’emporte sur l’homme, et l’on ne croise que des corps sans âme. Voilà pourquoi Sam se retrouve dans une salle capitonnée avant d’être torturé et quasi lobotomisé sous la main experte de son ami Jack. Le problème de Sam, c’est que « les règles du jeu sont bien définies et tout le monde doit les respecter », même les gens hauts placés dans la société. Sam dérange parce qu’il ne se plie pas aux lois absurdes dont l’Etat policer de Brazil ne veut pas faire l’économie, car cela réduirait son pouvoir. Il a beau annoncer qu’il s’agit d’une erreur gigantesque, qu’il n’est pas terroriste, il devient nécessaire pour la société qu’il soir éliminé. Le fonctionnement du Bureau du Recoupement revient très cher à la société, comme cela était annoncé au début du film. Ainsi Sam coûte-t-il une » fortune énorme » en refusant de coopérer.
On lui annoncera peu après que Jill a été exécutée en résistant à la police puis il est emmené dans la salle de torture. Ne pas avouer le crime qu’on vous reproche y est inutile puisque cela ne fait qu’augmenter les agios à verser après votre arrestation. L’absence d’échappatoire Jack commence à le questionner avec le masque impavide qui hante ses cauchemars. Sam se croit sauvé par l’intervention miracle de résistants, Tuttle à leur tête. Il rêve alors une dernière fois qu’il s’enfuit de Brazil avec Jill, atteignant une contrée magique où tout est calme, nature et couleurs. Mais le révolté a toujours tort. Il paie nécessairement de sa vie son rejet du système et son amour du prochain. Il n’y a pas d’espoir à attendre face au Chaos. Dans un Etat où informer revient à torturer l’autre, et où la vérité est censée être une forme de liberté, on comprend que le mensonge est roi, et l’authenticité condamnable.
Sam croit dynamiter le Ministère de l’Information en un dernier geste héroïque, alors qu’en fait c’est lui qui implose sous le bistouri du bourreau. Dans sa dernière vision, des milliers de feuilles s’échappent du Ministère éventré, créant l’illusion d’une liberté véritable échappant aux conventions et à la répétition. Mais la paperasse rattrape continuellement ceux qui voudraient lui échapper, à l’image finale d’un Tuttle enseveli sous une multitude papiers formant comme les bandelettes d’une momie antique et l’asphyxiant progressivement. Tuttle disparaît ainsi sous les papiers qu’il prétendait combattre, signe de la futilité de son comportement. Venu le délivrer, Sam ne peut que brasser du vent, entouré du regard inquisiteur de la foule : fiction de son esprit ou ultime lucidité ? La dernière séquence du film le montre privé d’esprit, complètement avachi sur son fauteuil de dentiste/supplicié, pendant que retentit la petite musique Brazil.
11-bis
– Vous saviez ce qui arriverait quand vous avez commencé votre petit jeu. Pourtant, vous êtes allé jusqu’au bout. Vous n’avez jamais envisagé une autre solution ?
– Si si, bien sûr, je voulais déposer une plainte tricarbonatée auprès du Syndicat National de l’Edition, mais Terry Gilliam avait déjà tourné le film, alors je me suis dit que ça valait pas le coup de se lancer dans un Brazil bis. Faut-il donc que je vous le répète encore et encore ? Martin Filhou est un Intouchable, un génie des plaidoiries et des notules juridiques. Lui chercher des noises, c’est signer son arrêt de mort…
– D’où le subterfuge que vous avez utilisé pour faire connaître au grand public la nature de ses agissements…
– Attendez une minute, j’aimerais éclaircir un point avant que le couperet de la guillotine ne tombe. Depuis le début de cet interrogatoire, vous me posez toutes les questions possibles et imaginables pour conforter votre point de vue, à savoir que j’ai réglé à ma manière son compte au couple Filhou/Lemmal parce que je le haïssais, je le vomissais et l’exécrais par tous les pores de ma peau. J’ai eu l’honnêteté, ce me semble, de vous expliquer en long et en large ce qu’il en était. Personne ne contestera que, à partir de janvier 2003, j’avais un haut-le-corps dès que je voyais ces deux-là. Mais je dis : à partir de janvier 2003. Ce qui signifie que ce n’était pas le cas avant. Qu’avant, je leur étais dévoué corps et âme, et que je les considérais comme des personnes estimables sinon aimables. Vous, vous ne vous intéressez qu’aux conséquences, à ce qui s’est produit après ; en ce qui me concerne la seule chose qui m’importe, c’est le passage de avant à après, le petit grain de dissonance qui a foutu en l’air cette parfait symphonie du réel. Pourquoi cela s’est-il arrêté, comment suis-je passé d’un état de grâce à une disgrâce sans rémission ? Suis-je responsable de ce dysfonctionnement ? Voilà les questions qui me hantent le soir.
– Si ça continue, vous allez nous tresser les louanges de vos anciens employeurs et nous dire que vous étiez amoureux en secret de Nicole Lemmal ! On ne vous en demande pas tant : avec les charges qui pèsent sur vous, la préméditation n’aggrave pas le dossier. Inutile d’en faire des tonnes avec des trémolos dans la voix, donc ! Et puis, de toute façon, l’instruction est finie, ce sont les magistrats qui vont trancher maintenant…
– Prenez-le comme vous voudrez, je m’en contrefiche. Mais vous ne partirez pas sans que je vous aie raconté un épisode mémorable de ma relation avec les éditions MF. Les premiers romans MF sont parus en février 2002. En avril, mai, les choses partaient plutôt bien, on y croyait tous, on se défonçait au boulot, on commençait et on finissait à pas d’heures, les responsables éditoriaux s’occupaient à la fois du site de tapuscrit.org, des corrections et des épreuves des auteurs MF, ils géraient les événements dédiés aux romans, créaient des collections à tours de bras et prenaient en charge le service de presse. C’était de la folie. La folie qui remplit, la folie qui vous pousse de l’avant, la folie qui fait voir la vie en rose !
– Ca y’est, il a pété une durite ! Juste comme on en avait fini avec lui c’est trop bête. Vous croyez qu’il…
– …attendez, je termine, comme disait Jugnot en pissant devant son propriétaire contrit sur une R16 rouge gelée dans Les bronzés font du ski (vous noterez que je suis parvenu à me mettre à votre niveau, j’ai bien droit à un peu de clémence. On n’a qu’à dire que ce sera ma cigarette du condamné).
Donc, au printemps, Nicole se la joue hirondelle messagère et vient toute englossée nous annoncer que pour cimenter le moral des troupes et fêter autant que faire se peut les derniers mois écoulés, Martin Filhou et elle nous réservent une surprise.
– Une surprise ?
– Ahaha, vous l’avez pas dans vos carnets ni dans le relevé de vos précieuses sources celle-là, hein ? Je vous le donne en mille : ils ont décidé d’emmener au bord de la mer les meilleurs éléments, les éclaireurs vaillants. (Tant pis pour la chair à canon décimée au fil de l’année précédente, on ne fait pas d’omelette commerciale sans casser des oeufs de stagiaires de merde.) A Fionville, en Normandie, puisqu’ils se rendent souvent là-bas le week-end dans leur manoir de 24 pièces du XVIe siècle pour se détendre du stress de la vie parisienne. Et l’intronisée Mère Poularde de la littérature franchouillarde d’exhorter son assistance-stagiaire qu’elle accable depuis trois mois d’une tonne de taches pharaoniques à réserver une dizaine de places dans le TGV. Seront du voyage la douairière herself, Patrick, Laurence et moi à l’édito, Laure Imble (ladite stagiaire qui se tirera juste après pour avoir du travail dans l’édition), Aude Lecluze, l’hystérique au nez porcin en charge du magazine de tapuscrit, fourre-tout foireux tenant lieu de poudre aux yeux permanent afin de berner les auteurs en herbe, et de Sonia Ménon, libérée pour une fois du fardeau de se trimballer les libraires de France et de Navarre. Il devait y avoir aussi deux ou trois stagiaires méritants qu’on a ainsi récompensés avant de les renvoyer au goulag.
On s’est embarqué sous la verrière de la gare du Nord et on s’est retrouvé deux heures plus tard à la gare de Fionville. Après les blagues échangées au cours du trajet, le bonheur irradiait chacun de nos visages et de nos pas. Nicole nous a installés en terrasse d’un troquet sympa où on a englouti un petit-déjeuner pour prendre des forces – Martin nous a rejoints alors, en tenue décontractée, polo, sourire et mocassins à la coule – car il fallait maintenant arpenter la longue plage qui longe cette petite ville balnéaire prise d’assaut chaque week-end par les férus d’iode et de campagne revigorante… On a juste eu le temps ensuite de se farcir une bouffe royale au Chat agile (accueil de stars au comptoir du restau avec champagne en veux-tu en voilà !, bouffe régionale à la graisse d’oie, le tout arrosé de deux somptueux Columbo de derrière les fagots bien choisis par Foulques, fin connaisseur de picrate) puis on a repris le train pour rentrer le soir sur Paname.
Bon, je vous en fais pas quarante couplets a capella, mais sachez que ce jour-là j’ai été heureux ; j’ai été heureux ce jour-là comme je ne l’ai jamais été dans cette structure. Comprenez que je n’étais pas disposé par nature, par essence à vouloir du mal à Martin et Nicole, gens de la haute, êtres hautains et supérieurs qui m’auraient soi-disant débecté depuis le début de nos relations. Ce serait se méprendre grandement que de croire cela. Encore aujourd’hui, au moment où je vous parle, je leur suis redevable de m’avoir donné la chance de devenir éditeur, de traverser le miroir et apprécier par l’autre côté de la lorgnette la création littéraire. Je leur dois beaucoup et persiste à croire que c’étaient des gens formidables en terme de relations publiques : seulement, ils n’étaient pas faits pour être des dirigeants d’entreprise, pour manager des relations humaines. « L’amour est partout où tu regardes, dans le moindre recoin de l’espace, dans le moindre rêve où tu t’attardes », d’après Cabrel. Ben, il était pas à tapuscrit.
– Vous voulez dire que vous regrettez l’acte que vous avez commis ? Que si cela était possible de revenir en arrière et de remonter le temps, vous n’agiriez pas de cette façon-ci ?
– Non, ce qui est fait est fait. Je ne reviens pas sur ces événements, pas plus que je ne les renie. Pour moi, faire ce que j’ai fait, c’était encore, finalement, la dernière manière de les respecter. Vous savez, il faut aimer, avoir aimé du plus profond de son être un individu pour avoir l’énergie de le haïr sur une longue période. Qui aime bien châtie bien. Je n’ai fait qu’illustrer le proverbe. Piètre épigone, j’ai puni Martin et Nicole autant que je les avais respectés : avec une droiture exemplaire, que rien ne pouvait faire dévier, fût-ce d’un millimètre de la trajectoire impartie.