Sandra Moussempès,Cinéma de l’affect (Boucles de voix off pour film fantôme)
Voyage vers le Pacifique
Ce dédale de la voix et de ses phénomènes dans le cinéma est organisé (cf. le sous-titre) en sept « boucles » centrées sur le son des voix même si, selon Sandra Moussempès, cela est induit par la forme des mots prononcés. Ils deviennent le sujet principal de cette histoire. Ce n’est pas un hasard : l’auteure est chanteuse et a réalisé de nombreuses performances dont un album : Vox Museum. Il convoque un langage purement sonore.
Mais ce livre explicite par effet de bande (sonore ou presque) la clé de son travail d’interprète, qui est précisé : « Tout l’aspect corporel de la pensée est ainsi remisé au fond de la glotte, c’est l’attirail des pensées journalières restées en travers de la gorge ». Et la créatrice d’ajouter combien il est « Vertigineux de comprendre que le son de la voix est en fait la charge mentale de son environnement intuitif ».
De fait, son livre prolonge son Colloque des télépathes paru chez le même éditeur et il crée une sorte de suite puisque se retrouvent maintenant et ici les fantômes, le spiritisme, mais aussi la remontée de la constellation familiale qui s’enrichit de son arrière-grand-tante Angelica Pandolfini, cantatrice décédée en 1959 et dont le portrait orne la couverture du recueil.
Sandra Moussempès découvrit sur YouTube sa voix enregistrée en 1903 : « son timbre ressemblait au mien, c’était troublant » écrit-elle. Dès lors, ce livre est conçu comme une voix off qui accompagnerait une performance imaginaire de pas feutrés et de tessitures flottantes.
Dans ce voyage d’insomniaque qui croise des somnambules, l’auteure invente un univers où les voix ne se dispersent jamais tout à fait, peuplé de gramophones, de haut-parleurs, de caméras vocales, de dictaphones, de vieilles K7, d’anciens répondeurs téléphoniques. Et au besoin, le tout peut être dicté par des médiums ou des spirites. Mais jaillit ici une nouvelle version des célèbres « paroles gelées » de Rabelais dans le Quart Livre.
Et dans tous les dispositifs « de mémoires archivées de ce dont personne ne se souvient », le livre remonte le temps mais se double d’une sorte une histoire d’amour plus récente, émise de la manière la plus discrète et pudique.
Surgit en conséquence un exercice cathartique non sans humour : c’est là un moyen de mettre une mise à distance de la relation amoureuse par un moyen « gramophonique », bref une des mécaniques d’enregistrement. Si bien que cette technique devient « une filiale de remords ». Ce qui n’empêche pas une forme d’« auto-envoûtement ». Certes, la voix enregistrée ne recolle pas les pots cassés constatés (les amants pourraient sinon oublier avoir pris cliques et claques) mais restent quelques brindilles où le son pourrait devenir un barrage pour le pacifique et permettrait de s’y fier.
jean-paul gavard-perret
Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect (Boucles de voix off pour film fantôme), éditions de l’Attente, janvier 2022, 104 p. – 13,00 €.