Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 14

Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 14

Frédéric Grolleau

– roman –

14 – La Rose du réel

Deux mois. C’est le (peu de) temps qu’elle aura tenu sur le ring, la miss qui devait sauver le monde. Elle y a cru sans doute. Sa marque, elle l’a imposée de suite, arpentant son nouveau territoire de jeu tel un fauve. Comme elle connaissait ses classiques, cette pétulante Vosgienne d’1m62 a commencé par combattre le souk en foutant un bordel monstre. Les us des uns et des autres ont donc été chamboulés, les bureaux déplacés (pour la quatrième fois au moins depuis l’implantation de l’entreprise rue Dufou), les habitudes des employés retournées comme des crêpes. « Il faut sortir de la grande roue morte des habitudes », disait Cocteau.

Mais très vite, Anne a eu le cul entre deux chaises. Au chômage quelques semaines plus tôt, elle voulait tout faire pour séduire MF et NL, tout en se faisant aimer d’un personnel dont elle s’est vite rendu compte qu’il était brimé, exploité et méprisé. En ménageant la chèvre et le chou, elle s’est exposée à l’ire des deux rats, qui ne l’avaient recrutée que pour nous saigner à blanc. Pour voir s’il était possible d’aller encore plus loin dans l’abjection. Panem et circenses. Face à un chacal enragé et une louve sur le qui-vive, Anne s’est dissoute dans un Blacksad* livresque amoral. En dix jours, elle a saisi que ses employeurs étaient tout autant tarés que psychotiques ; qu’ils se fichaient comme d’une guigne de l’avenir de tapuscrit, mobilisés seulement par l’appât de la souffrance et le plaisir de torturer à l’envi les âmes pures tombées sous leur coupe. Anne l’a compris lorsqu’elle a su que ni Martin ni Nicole ne se versaient de salaire pour leurs activités au sein de tapuscrit, qu’ils ne rôdaient aux angles des murs de pierre, tels des vampires, que pour le plaisir de passer le temps, de faire joujou avec la psyché d’autrui. On ne tripote que ce qu’on n’a pas, c’est bien connu. « Aimer, à écrit Platon dans le Banquet, c’est désirer ce qu’on n’a pas ». Tendre vers le manque comme sa complétude à soi. Mais que se passe-t-il quand on aimerait aimer ? Je suis intimement persuadé que ces deux Nosferatu de l’édition ont aimé, à la folie, nous désaimer. Qu’ils ont pris leur pied comme pas permis – justement ! – à nous ravaler au rang d’objets insignifiants . A nous chosifier. Nous réifier. Dans la seule intention, curieuse et expérimentale, de voir ce que ça faisait. Tel Eichmann épinglé par Hannah Arendt à Jérusalem et par Toni Brauman ensuite, ils se sont bornés à mettre en branle des rouages, à poser aux « spécialistes », en dehors de toute considération d’ordre moral quant aux sévices qu’ils infligeaient à leur subordonnés.

Alors, les petits pots de l’am(itié) organisés chaque fin de semaine par Anne après le dur labeur de la journée, ce moment de convivialité illitchienne retrouvée, qui mettait du baume au coeur de tous, ça ne pouvait que leur déplaire. Déranger leurs plans. La goutte d’eau qui a fait déborder le bureau de l’étage qui n’en pouvait mais et entraîner la directrice du développement vers la case assedic de départ, ça a été une confidence que lui a faite la comptable fraîchement débarquée. On avait déjà tous remarqué que, à tout moment de la journée, et surtout le soir, lorsque Anne émettait une critique directe de la société ou de Nicole en particulier, aussitôt son téléphone sonnait. Invariablement, immanquablement, systématiquement appliqué, cet appel opportun de Lemmal qui corrigeait le propos tenu comme s’il l’avait été en sa présence, était des plus suspects. J’ai blagué plus d’une fois au sujet de la parano de Nicole en criant à tue-tête qu’il y avait des caméras et des micros planqués dans toute le la boîte. Hé bien, c’était vrai. Ce que m’apprit un soir en chuchotant Anne, effarée, à qui la comptable avait confié au cours du déjeuner du 07 avril 2003 qu’elle avait reçu une curieuse (et élevée) facture d’une société d’alarme et de surveillance, qui n’était pas la société dédiée à la surveillance électronique des locaux de tapuscrit. La conclusion s’imposait d’elle-même : nous étions bel et bien surveillés ; propos tenus à haute voix, téléphones, mails, fax, le moindre message d’un employé devait être retranscrit par des quidams à l’écoute, à partir de l’activation d’une série de mots-clefs. Voilà où était englouti le budget qui n’était pas mis au service des auteurs et de leurs ouvrages. Cette prise de conscience, tout horrible qu’elle a été, puisqu’elle consistait en rien moins que le repli de l’obscénité sur l’intimité, autrement dit la négation préméditée de notre liberté la plus imprescriptible, nous a au moins permis de bien nous amuser pendant les semaines qui ont suivi. C’était à qui, entre les cadres sur le départ et les stagiaires mis dans la confidence et acquis à la cause, balancerait la formule la plus séditieuse, camouflée dans les voluptueux replis du double sens. (Je ne me souviens plus du nombre de fois, mais elles furent nombreuses, où, préparant le café le matin, je fredonnais gaiement le refrain de Marc Lavoine « j’ai tout oublié », en modifiant quelque peu la chute : … « le jour où tu m’as licencié » !)

Foutage de gueule et prudence devant les murs qui ont des oreilles que j’ai anticipés dès fin janvier, en doublant mes prises de position oral de circonvolutions mailées afin de brouiller les pistes auprès de la Kommandantur :

De: « Frederic de la Grolle » <frederickdelagrollegrolle@yahoo.fr> |

À: n.lemmal@tapuscrit.org

Objet: dialogue curieux avec Aude Lecluze ce matin !!

Date: Wed, 22 Jan 2003 19:14:08 +0000

Chère Nicole,

je viens de rentrer à mon domicile et t’envoie pour information ce courrier afin de te faire savoir qu’Aude m’a posé maintes questions au sujet de mon implication dans tapuscrit.org et le devenir des éditions MF ce matin.
Chacun sait que je vais quitter dans les semaines qui viennent cette société à deux visages – aux deux faces résolument séparées il y a quelques jours d’ailleurs. J’aurais aimé parler de vive voix de ce qui s’est dit ce matin mais tu es restée toute la journée blvd saint-Germain, retenue par cet épuisant déménagement.

Permets-moi donc de m’étonner de la soudaine sollicitude d’Aude à mon égard et du questionnement bizarre (de l’air de celle qui prêche le faux pour savoir le vrai) auquel elle m’a soumis, tenant à ce que j’évoque un point de vue purement subjectif et individuel quant au rôle que j’ai pu jouer chez tapuscrit.org/MF et quant à l’évolution dans les mois à venir de ces deux structures désormais hétérogènes.

Les démarches intentées ces jours derniers (auprès du CNRS notamment) sur les conseils de Martin Filhou devraient m’amener à pouvoir bientôt quitter cette société où j’ai beaucoup oeuvré, dans les meilleures conditions pour un employé et un employeur, et je précise que je n’ai pas tenu à formuler ce matin ce que les questions d’Aude visaient à me faire dire.
Cela étant dit, je te conseille vivement de discuter dans les jours prochains avec Aude, qui semble un peu perdue depuis le déménagement de MF du côté d’Odéon. Malgré mon départ imminent, je me soucie encore de tapuscrit.org, de ses auteurs et des personnes qui y travaillent – où Aude joue un rôle vital qui lui échappe, semble-t-il, si je me tiens à ce qu’elle m’a confié ce matin et que j ‘aurai la décence de ne pas colporter à mon tour, ce qui n’est pas dans mes habitudes.

Et ce n’est pas parce je m’en vais, en accord avec Martin, que mon attitude doit nécessairement être perçue comme une critique directe du fonctionnement de cette maison, qui a su m’accueillir en son temps comme responsable éditorial. Fidèle à la discrétion qui est mienne, je tenais à te le faire savoir, sans que nous évoquions cette question à haute voix dans nos locaux où travaillent de nombreux stagiaires.

Bien sincèrement,

Frédérick de la Grolle

Encore cette subtile ironie et cet humour mordant étaient-ils insupportables à l’hydre, qui a tôt fait, percevant à force les liens en train de se déployer entre Anne et nous, de la sommer, faute de résultats décents, de quitter les lieux, et rapidos. Ce qu’elle fit, s’exécutant, le jour même du coup de semonce, soit le 30 avril. Le Reich qui devait durer mille ans avait à peine tenu trois années entre 42 et 45. Anne, à peine deux mois face à l’oppresseur nazifiant. Grâce à elle, qui avait fait tampon entre leur furie nihiliste et moi, qui avait réintroduit une zone de droit et de médiation là où prévalait le seul droit de cuissage du friqué à la masse, je venais d’atteindre la bulle des deux ans d’ancienneté. A mon tour, j’étais prêt à déposer les armes du maquis, à laisser bourreaux et victimes s’entretuer sur place pour regagner, Quintus vers sa charrue, mes pénates.

Ne restait plus à régler que les conditions du grand saut vers la normalité.

*Afin de crier au loup entre les loups

Juan Diaz Canales & Juanjo Guarnido, Blacksad

– tome 1 :  » Quelque part entre les ombres « , Dargaud, 200, 48 p.

– tome 2 :  » Arctic-nation « , Dargaud, 2003, 54 p.

En 2000, deux Espagnols (Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales) cartonnaient au box-office de la BD en imposant avec un seul titre, Quelque part entre les ombres, sacré sur le champ chef-d’oeuvre hollywoodien, le personnage d’un détective privé très spécial …avec la tête de chat noir au museau blanc ! Pour le plus grand plaisir des éditions Dargaud et de leurs fans, ils ont remis le couvert dans Arctic-Nation, mais le feu d’artifice sent un peu le pétard mouillé… Retour sur le phénomène Blacksad.

Quelque part entre les ombres

Chat-détective privé, Blacksad mène l’enquête, dans une société corrompue où tous se jouent des lois, pour savoir qui a assassiné une de ses anciennes maîtresses, la célèbre actrice Natalia Wilford. Le chien-loup-flic Smirnov lui intime de passer son chemin s’il ne veut pas s’attirer des ennuis en empêchant Ivo Statoc, l’homme-reptile le plus riche de la ville de trucider ceux qui se mettent en travers de son chemin. Mais le flic revient finalement sur sa décision en lui permettant de faire justice en dehors de la légalité…

Les clefs de la réussite de cet album ? L’univers polar sépia de la grande ville à l’américaine où évolue le héros incorruptible et désabusé de son pas chat-loupé. La jungle animale, au sens propre – chat, chien, porc, reptile, crocodile, rhinocéros, chacal, couleuvre, chameau, gorille, ours, chèvre, morse, souris et rat – où se règlent tous les comptes et où les puissants, malgré qu’ils en aient (du fric et du pouvoir), ne sont pas exempts d’une forme de justice. Surtout, un dessin sidérant de Guarnido (animateur des studios Walt Disney Feature) qui manie le gris pour multiplier des cadrages et des perspectives sidérantes (avec mention spéciale pour les  » intérieurs « ).

En mêlant avec adresse caractéristiques humaines et animales, les auteurs introduisent dans l’esprit de chacun une redoutable confusion, qui n’est pas nouvelle en soi – pas plus en littérature qu’en bande dessinée (cf. respectivement le médiéval Roman de Renart, les Fables de La Fontaine, La ferme des animaux d’Orwell; la série Canardo (de Sokal, chez Casterman), De Cape et de Crocs (de Masbou & Ayroles chez Delcourt) ainsi que, dernièrement, Règlement de contes, de Marie & Vanderstraeten chez Soleil) – mais qui reçoit dans ces pages un traitement spécial : a-t-on affaire ici à des animaux au corps comme au caractère : humain, ou est-ce l’inverse ? Qu’est-ce donc qui, parmi ces flics, ces actrices, ces détective, ces ripoux, distingue l’humanité de la bestialité ? Le distinguo est-il seulement tenable ?

Faire agir des animaux anthropomorphes dans un décor humain, c’est pour Canales accuser, révéler, au sens photographique, un monde animal qui vaut comme un monde parallèle à celui de l’homme. D’autant plus efficace qu’il est réaliste, Quelque part entre les ombres expose que la misère et le désespoir n’ont pas de frontières, pas plus physiognomoniques ou phrénologiques que zoomorphiques, pour convoquer l’appareil scientifique par lequel l’être humain tente depuis des lustres, depuis Aristote, J.C Lavater, Gall et Le Brun, de sonder son abyssale identité. Car c’est d’un bestiaire des figures de l’Humanité qu’il s’agit ici.

Défi graphique et narratif, ce premier opus qui suit pourtant un scénario à la limite de la simplicité nous offre des personnages sans ambiguïté puisque ce ne sont pas, à l’instar de Canardo, des animaux qui vivent comme des humains à côté de vrais humains, mais des animaux à la place des humains. Leur corps est humain (il varie toutefois selon certaines caractéristiques animales fonction du tempérament incarné) mais leur visage est animal, c’est tout. La progression du désarroi de Blacksad l’enquêteur estompe cependant peu à peu cette rassurante distanciation entre les bêtes et nous.

Non pas tant que la bestialité humaine, latente, sommeille derrière les caractères animaux, ostensibles, mais l’écart entre les uns et les autres se fait de plus en plus faible, dépassant ainsi la portée préventive de la seule métaphore, pour laisser les lecteurs devant un dur constat : dans un monde où règne la méchanceté, où la justice officielle est inepte, l’homme – empêtré ou pas dans sa conscience, dans ce qui en tient lieu – n’est qu’un animal, il est même le pire des animaux puisqu’il peut se comporter en barbare.

Arctic-Nation

Est-ce l’effet de la surprise passée ? toujours est-il que le deuxième volet de la série nous paraît moins convainquant, moins novateur au niveau scénaristique même s’il conserve sa merveilleuse palette graphique. Peut-être qu’aborder de front ici le sujet du racisme et de la vengeance xénophobe n’était pas la meilleure manière de perpétuer la subtile confusion des genres et des espèces entretenue par le tome 1, véritable succès planétaire…

C’est une nouvelle fois un cadavre qui déclenche les nouvelles pérégrinations de Blacksad. Un homme vient de se pendre en ville devant une foule stupéfaite. Responsable de ce geste, une organisation de fanatiques extrémistes ( » Arctic-Nation « ) dirigée par un ours blanc, chef de la police, Karup, qui s’en prend aux animaux de couleur et appelle dans la ville sinistrée économiquement parlant à l’instauration d’un ordre nouveau pour ses comparses blancs (renards polaires , hermines, hiboux blancs…) Aidé d’un journaliste atypique (une fouine !), Blacksad le chat noir découvre à l’origine de cette sombre affaire l’enlèvement d’une petite fille de couleur…

Le côté roman noir – sur fond blanc dans ces pages- demeure de plus belle certes, de même que l’art du découpage graphique du talentueux dessinateur, mais l’on ne sent pas ici le souffle de Quelque part dans les ombres. Comme si en passant du noir au blanc, justement, les auteurs délayaient un peu trop la gamme de leurs postulats de départ – où l’on se perdait plutôt dans une sorte de « zone grise » ne facilitant en rien aucune identification. A l’appui de cette dénonciation martelée de la haine, de la violence et de l’intolérance, on a l’impression de se trouver dans une  » fable  » moralisante, presque conventionnelle quand bien même moderne, ce qu’évitait avec prudence et habileté le premier album. Où le travers d’une fine équipe de caricaturistes tombés dans la caricature….

Et l’on se prend à rêver à la question philosophique que posait en filigrane le tome 1, et dont on espérait trouver ici le prolongement davantage que l’illustration : comment penser la morale si, afin de l’affirmer, la conscience doit s’affranchir des lois dont abusent les méchants pour servir leurs fins insanes ?

14-bis

Quand et comment avez-vous su pour les micros ?

– Au départ c’était une blague, que je faisais souvent. Nicole avait toujours l’être d’être au courant de ce qu’on avait dit sur elle ou sur la boîte quand elle n’était pas là. A tel point que c’en était troublant parce qu’elle était capable, une fois dans les locaux, de soulever avec vous un point précis que vous aviez évoqué la veille… quand elle n’était pas là. C’est comme si elle avait reçu l’info par voie directe ou par télépathie.

Vu que ça arrivait en moyenne trois fois par semaine, j’ai dit plusieurs fois à mes collègues qu’il devait y avoir une caméra cachée quelque part. Mais il a fallu attendre un an pour que ce qui n’était que pur délire se concrétise.

Venez–en au fait s’il vous plaît ; comment l’avez vous su ?

– Patrick Foulques a quitté la maison juste avant noël, et les deux cerbères ont décidé qu’à partir de janvier 2003 il y aurait de la restructuration dans l’air. Les éditions « papier » MF allaient prendre leurs quartiers de noblesse dans un arrondissement huppé de Paris (histoire de sauver les initiales de leur créateur) tandis que l’obscur tapuscrit continuerait de grouiller dans les bas-fonds populeux où il était né – parce que les loyers y sont plus modestes. C’est à cette période que, sentant le vent tourner, j’ai pris l’initiative d’un rendez-vous avec Filhou afin de lui proposer d’être responsable éditorial à mi-temps chez tapuscrit et à mi-temps chez MF. Je pensais que si tapuscrit se cassait la gueule je pourrais préserver mes arrières. Mal m’en a pris car à compter de ce jour, il a senti que je n’étais plus investi dans son projet de naze et il a décidé de me virer à mon tour.

– Vous ne nous apprenez rien. Quel rapport avec les micros ?

– J’y viens, j’y viens. En même temps que nous quittaient d’autres collègues abonnés à des taches qui ne servaient plus à rien dorénavant (la mise en page des prospectus et affiches, la lecture-filtre des nouveaux manuscrit, la documentation et le référencement du site sur la Toile), Lemmal et Filhou ont réduit le budget de manière draconienne et nous ont annoncé la venue d’une directrice du développement qui allait, à les en croire, faire repartir tapuscrit vers les cieux de la rentabilité commerciale. Et en effet, Anne le Cerf a montré le bout de son nez au début du mois de mars, gonflée aux hormones à fond, toute confiante en l’avenir du moment qu’elle parvenait à nous apposer sa griffe.

C’est elle qui vous a dit pour les micros ?

(excédé)

– Attendez, laissez moi finir ; le problème c’est qu’au bout de dix jours elle s’est fritée grave avec les Filhou. Elle a compris alors qu’ils étaient tous les deux malades, que c’étaient des psychotiques gavés de pognon qui ne vivaient que des conflits qu’ils provoquaient chez les autres. Elle a commencé à dire ouvertement ce qu’elle pensait de Nicole et du fonctionnement merdique de tapuscrit en l’absence de la principale intéressée – qui ne tardait jamais à lui téléphoner pour la rappeler à l’ordre. Ces coups de fil opportuns se sont multipliés tous les jours pendant une semaine et Anne s’en est ouverte à la nouvelle comptable qui venait d’entrer, à reculons, dans la société de finances Filhou à qui appartient tapuscrit (et les autres maisons d’éditions sur laquelle il a fait main basse, ce Liliput vivendien). Elles avaient bien sympathisé et la comptable lui a dit pendant un déjeuner qu’elle avait reçu au bureau une facture élevée, énième parmi une longue série, d’une société de surveillance… qui n’était pas celle qui gérait les alarmes anti-intrusions de la rue Dufoux.

Anne en a déduit sans mal que les Filhou payaient une société de surveillance pour espionner avec des mouchards ce qui se passait dans les locaux, et que certaines conversations des employés devaient leur être retranscrites dès qu’étaient mentionnés des mots-clefs tels Filhou, Lemmal, Martin Nicole, tapuscrit etc.

– Vous pouviez pas le dire plus tôt ?

– Notez-le dans vos tablettes, mon vieux : ces grands patrons, qui venaient dès février de supprimer les chèques-déjeuner de leurs stagiaires et qui refusaient d’acheter des capsules de boisson chaudes à 15 centimes la pièce pour leurs cadres, n’hésitaient pas à verser 500 euros par mois pour savoir ce qui se disait d’eux dans leur dos. Si ça c’est pas un comportement de malade, je ne sais pas ce qui en est un !

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