Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 15
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
15 – Du rab, encore du rab !
Lundi 05 mai 2003. Divine surprise hier à 17h40 quand Nicole, alors même que je m’apprêtais à quitter les lieux, me demande un entretien de quelques minutes. Je me dis : ça y’est, son connard de mari n’a plus donné signe de vie depuis mon dernier message – où j’acceptais pourtant de quitter la société en échange de quatre mois de salaire versés sous forme d’à-valoir, plus les congés payés – mais c’est bobonne qui va prendre la relève pour me dire que c’est ok. Enfin, je me tire ! Cassos !
Hé ben non. C’est un énième coup de massue que m’assène Lemmal, duplice Capitain Caverne qui s’installe sur la banquette d’accueil de tapuscrit pour m’annoncer, empreinte de la félicité d’une communiante, qu’elle et son mari ont décidé de publier au Robinet qui coule le nouveau roman d’un auteur que j’ai fait venir sur le site de tapuscrit pour qu’il soit édité sous le label MF. Ô douce folie de Lemmal, qui me propose rien moins, après six mois de mise au placard total (et trois négociations avortées par MF quant à mon licenciement), que d’éditer le nouveau roman de Lapointe, Ote-moi la puce !, au Robinet. On croit rêver ! Elle m’en a parlé hier soir et il faudrait que je m’exécute ce matin 10 heures : c’est pas du délire, ça ? Bienvenue à l’asile ! Ci-dessous ma réponse au courrier qu’elle a rédigé à mon intention de bon matin, histoire de mettre la pression là où il faut.
De : Frédérick de la Grolle (f.delagrolle@tapuscrit.org)
Objet : Re : Ote-moi la puce !
Nicole,
Après réflexion, je ne compte pas retravailler le texte de Lapointe pour les éditions du Robinet qui coule. La raison en est que, suite aux bouleversements survenus dans la structure MF, l’auteur était assez inquiet du devenir de son texte et nous nous sommes querellés à ce propos – assez bêtement j’en conviens, mais tu sais à quel point les romanciers peuvent se montrer susceptibles dès que leur oeuvre est en jeu !
Je n’ai pas voulu t’en parler hier soir quand tu m’as annoncé la nouvelle de cette future parution parce que je ne voulais pas gâcher le plaisir des uns et des autres mais je doute que Lapointe veuille travailler avec moi, tout comme je n’ai guère envie, dans l’intérêt du texte, de reprendre « Ote-moi » avec lui. Tu disposes toujours en revanche de la fiche de lecture que je t’ai rendue sur ce roman, où la personne qui s’en occupera trouvera de quoi alimenter son accroche.
En restant à ta disposition,
fdg
—– Original Message —–
From: « Nicole Lemmal » <n.lemal@tapuscrit.org>To: <f.delagrolle@tapuscrit.org>
Cc: « Martin Filhou » <m.filhou@tapuscrit.org>
Sent: Tuesday, May 06, 2003 9:25 AM
Subject: ote-moi la puce !
Frederick,
J’ ai besoin que tu me fasses parvenir aujourd’hui une présentation dynamique de ce livre pour les représentants( ne pas oublier la référence au titre et la vocation de la maison d’édition qui sort des textes impertinents)-ainsi que la présentation courte de l’auteur , sachant aussi que ce texte servira de base de travail au graphiste pour faire la couverture. Format habituel de la fiche de présentation
D’autre part, peux-tu aussi me proposer une avant-critique qui fasse à la fois ressortir l’histoire et les spécificités de ce texte pour donner aux représentants envie de le proposer aux libraires. Merci d’avance, Il faudra aussi commencer à le travailler , le resserrer pour certaines parties mais nous en reparlerons.
Cordialement
nicole
Nicole Lemmal
Directeur Général
Qui douterait de l’aliénation qui pèse et fait des ravages ici (je n’ose rappeler dans ces lignes le nom si prémonitoire de la rue choisie par la direction pour y installer les locaux de tapuscrit : Dufou) n’a pas besoin d’aller plus loin. Voilà un employeur qui vous traite comme la pire des merdes pendant des mois et des mois, vous convoque à plusieurs reprises pour vous signifier qu’il n’attend qu’une chose : que vous déguerpissiez des lieux, qui vous suggère enfin un accord vous convenant, auquel il ne donne plus aucune suite, anéantissant ainsi vos espoirs, vos attentes, l’importance que vous prêtez à votre cas et à votre singularité au sein de l’entreprise, et qui laisse son binôme sur chaussures de luxe vous intimer de reprendre le travail d’éditeur qu’il vous a retiré depuis des lustres, parce qu’une urgence se présente. Le croirez-vous, ceci n’est pas affabulation romanesque mais pure vérité. Qui plus est, ce travail n’est pas à effectuer dans le cadre de MF (passerait encore, je m’y suis collé pendant quinze mois) mais pour le Robinet, structure avec laquelle je ne suis lié par aucun contrat. Croyez-vous que ça gêne les deux rats ? Que nenni.
Lorsque j’ose rétorquer le lendemain matin que je ne suis pas éditeur au Robinet, Nicole a le culot de laisser tomber, l’air de qui a autre chose à faire que de s’encombrer que de telles billevesées : « si tu veux, je peux te signer un papier comme quoi tu travailles bien sur ce texte pour le Robinet qui coule ». J’avoue que j’en reste baba. A aucun moment ne semble l’effleurer que je n’ai pas envie de bosser pour elle et son nabot de mari, que le devenir de Lapointe m’est complètement égal vu que je ne suis plus éditeur, bref, qu’ils peuvent aller se brosser tous les deux pour que je me remue afin de leur rendre service. Si encore ils me proposaient, je ne sais pas , de devenir responsable éditorial au Robinet, pour relancer grâce au texte de Lapointe, cette maison tombée par leur faute en désuétude, j’y réfléchirais a deux fois.
Mais rien. Ne persiste que la seule et triste banalité de Lemmal : exploiter autrui, l’essorer pour qu’il crache la pulpe restante au fond des boyaux et le faire gicler quand on ne peut plus rien en tirer. L’exprimer comme on disait jadis du citron. Or, ne suis-je pas le polichinelle parfait, celui qu’on ressort du placard où on l’a mis en sommeil et qui ne demande qu’à agiter ses grelots pourvu qu’une Pronoia quelconque manipule ses ficelles ? Pauvre de moi.
J’aurai juste le temps d’assurer mes arrières en appelant Lapointe le soir pour lui faire savoir que nous sommes lui et moi officiellement en guerre froide, voire fâchés à mort et qu’il doit refuser de travailler avec moi sur les modifications de son texte, seule solution devant l’inéluctable. Cruel paradoxe que celui par lequel on demande par sympathie à un ami de vous battre froid. Même lorsqu’ils ne le font pas exprès, Filhou et Lemmal sont des schmocks tortionnaires. Avec un de mes anciens auteurs qui m’appelle en fin de matinée, j’irai jusqu’à échafauder une épouvantable hypothèse : tapuscrit fonctionne tel un camp concentrationnaire de l’édition. Un système qui érige la mort de l’autre et de ses souvenirs, de ses traces en œuvre d’art. Un Lager d’autant plus vicieux qu’il est tenu par des Juifs (Martin est de la grande famille – forçons la caricature tant qu’à être condamné en justice) qui ont intégré les leçons de la Shoah et du génocide pour parfaire jusqu’à son degré extrême la machine à défaire l’humain. Déshumaniser.
S’impose à moi l’image de Filhou avec une casquette d’officier nazi et de Nicole arborant les sigle SS sur ses fringues Gucci. Le pire, c’est que ça leur va comme un gant. Aujourd’hui, je ne peux pas écrire, comme le faisait Lévi dans Se questo é un uomo : « das Schlimste ist vorrüber », le pire est passé. C’est tout le problème. Je suis néantisé. J’ai souvent pensé ces temps derniers à la manière qu’a Primo dans son opus, qui est un des textes les plus bouleversants qu’il m’a été donné de lire – personnellement j’y replonge à intervalles réguliers dès que me saisit une confiance optimiste en mes semblables – , de dessiner en creux l’hypostase de la maison. Il y a dans ce vocable la valeur d’un véritable philosophème, qui n’a pas été assez interrogé, je crois. Mais peut-on questionner « la question » ? (Se questo perd de sa force dans la traduction française car il est réduit à « si », Si c’est un homme, on perd alors l’effort de questionnement, les conditions de possibilité même d’une mise à la question du lieu de torture par excellence qu’est le Lager).
La maison, donc. On s’attendrait à la nation, à la patrie, à la rigueur au pays, à l’Italie quoi ! ou à la ville de Turin, mais non. Juste cet universel au-delà des lieux idiosyncrasiques. La maison. La mienne, la tienne, la nôtre. Or, dès qu’on détruit en l’Homme la représentation du doux foyer, où fusionnent chaleur et réconfort comme dans la cheminée, lorsqu’on l’empêche de savourer le repos de son sweet home on lui retire, c’est ce que firent les nazis, sa nature d’homme. Sa qualité intrinsèque d’être humain.
Pour ceux qui ont perdu le fil, c’est ce que Filhou et Lemmal m’ont fait. En m’accaparant à des heures indues, en m’infligeant des tâches ingrates et absurdes. Et le pire c’est que, comme beaucoup d’autres, je me suis soumis à cette tyrannie sans broncher. Voire, j’y ai ressenti le plaisir masochiste d’exister enfin puisque j’étais délivré de toutes contraintes superfétatoires. Au prisonnier involontaire-volontaire que j’étais, ils ont fait oublié sa maison. Ils ont amoindri son psychisme, rogné ses convictions, suborné ses capacités d’analyse. Ils l’ont transformé «en bête de somme, qui oublie de dormir. Voilà ce dont je voudrais témoigner, avec le sens fort de ce terme qu’un Giorgio Agamben conceptualise dans le sillage de Lévi*. Dieu qu’il faut du courage pour cela, et surtout un capital d’humour inentamé pour se couler dans la peau d’un E.T ne rêvant plus au contact de ces monstres extra-terrestres, débarqués de FriKdilettantisme, que d’une seule chose au fil des mois : « rentrer maison ». Dieu qu’il faut de la force aussi car ce retour est avant tout le lieu d’un combat, d’une guerre des nerfs. « J’ai pas voulu cette guerre. Je voulais juste rentrer chez moi… » Ca ne vous rappelle rien ? Ramboïser le rejet, tel est le mot d’ordre. Quitte pour cela à verser le premier sens. The first meaning.
*Pour mémoire
Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Bibliothèque Rivages, 1999, 235 p.
S’appuyant sur le paradoxe de Primo Lévi pour qui le témoignage devant l’horreur de la Shoah est lacunaire, Giorgio Agamben propose ici de repenser la solution finale à travers la distinction de l’éthique et du juridique. Il s’oppose aux négationnistes, rappelle le difficile statut des rescapés de l’extermination et les implications de leurs témoignages. En effet, ce témoignage est problématique dans la mesure où ces hommes sont les survivants, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas vécu jusqu’au bout l’expérience des camps d’extermination. Ceux qui n’y sont pas morts. Or, juridiquement, le témoin est celui qui a vécu le crime, qui engage son existence et sa parole contre l’existence et la parole de l’accusé justement parce qu’il « était là ». Seuls les disparus seraient donc habilités à témoigner, ceux que l’on appelait les « musulmans », les détenus morts de dénutrition, dont la posture ressemblait à celle « d’Arabes en prières ». Ceux qui ne sont pas revenus. Le fait même que les rescapés soient restés vivants entrave l’intégralité – et non la légitimité – de leur témoignage. Les survivants sont condamnés à « témoigner de l’impossibilité de témoigner » dans laquelle s’ouvre l’abîme de la culpabilité et de la honte.
La thèse peut sembler absurde, confuse ou encore scandaleuse. N’ont-ils pas affronté le pire ces hommes qui ont tout perdu et n’en sait-on pas suffisamment de nos jours sur la solution finale? Ce serait mal comprendre le propos de l’auteur et refuser de s’y impliquer que de le juger ainsi. Plus radicalement, Giorgio Agamben entreprend une cartographie éthique du témoignage. Il importe à ses yeux de dégager la « signification éthique et politique de l’extermination » en dénonçant la confusion des catégories du droit et de l’éthique, du jugement et de la vérité, qui viennent en voiler le sens à notre insu. C’est que la question du témoignage se heurte à une conception irreprésentable de la vérité, à « des faits tellement réels que plus rien, en comparaison, n’est vrai ». Telle est l’aporie d’Auschwitz : les faits, historiquement déterminés, ne coïncident plus avec une vérité qui les dépasse.
L’ouvrage convoque de nombreuses étymologies afin de lever l’ambiguïté des termes de l’exposé : témoin, responsabilité, holocauste, « musulman », honte, dignité, survie… autant de mots replacés dans un contexte sémantique redoutablement clair. Il met à jour cette terrible « zone grise » de l’interchangeabilité des rôles entre victime et bourreau : là où la notion même de responsabilité dérange et où la « banalité du mal » peut croître. Auschwitz n’est pas un problème de droit mais le problème du droit : ce qui interroge la sphère juridique et ses modalités de manière aussi cruelle que cruciale. Et vient dissoudre le pseudo « principe éthique » défendu par Hans Jonas. Ainsi les procès de Nuremberg et suivants sur les crimes contre l’humanité ont-ils ralenti la compréhension d’Auschwitz en faisant croire que le problème était (juridiquement) réglé.
La structure du livre illustre à elle seule l’obstination conceptuelle de l’auteur, abordant une grande diversité de thèmes avec l’intention constante de cerner ce que « témoigner » signifie. La démarche est méthodique, presque froide, comme si l’écriture, procédant de chapitres en sous-chapitres dûment répertoriés, cherchait à mimer l’implacable logique liberticide qui conduisit au massacre de millions d’êtres humains. Le grand mérite de l’auteur est de refuser qu’Auschwitz demeure dans l’indicible, pente mystique vers l’adoration noire. Agamben s’efforce d' »écouter l’intémoigné », de rendre leur parole à ces expressions de douleur qui ne sont d’aucune langue. Le philosophe italien exhibe la clarté du sens en disséquant le brouillard des mots. Il dissout nos ténèbres en explorant la nuit de l’homme. Balaye les principes éthiques contemporains qui ont cru affronter la logique des camps d’extermination mais qui n’ont pas su en rendre compte véritablement.
« Ce qui reste d’Auschwitz » est un livre clair, lisible, même si quelques polémiques philosophiques renvoient à des connaissances présupposées. Un ouvrage salutaire sur un sujet difficile, qui a pour objectif de chasser au loin les brumes de l’oubli.
15- bis
– C’est bien beau de rêver, mais puisque mônssieur est là de bon matin pour la dernière fois ,il pourrait peut-être nous dire où il l’a planqué, le manuscrit ?
– T’as qu’à croire mon gros ! Puisque t’as le bras si long, t’as qu’à te gratter le cul…
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Fin du rapport consignant les réponses du prévenu Frédérick de la Grolle dans le cadre de l’enquête dépêchée à son encontre par le Parquet de Paris, suite au suicide de monsieur Martin Filhou et aux accusations de l’épouse du défunt, madame Nicole Lemmal, à l’encontre de monsieur Frédérick de la Grolle ayant déposé sur la base de données éditoriale de la société tapuscrit.org gérée par les susnommés Filhou et Lemmal un manuscrit à caractère insultatoire et discriminant, censément cause du suicide de monsieur Martin Filhou.
Addenda
J’ai écrit Les Fabuleuses exactions… dans un moment d’extrême abattement et de déprime. J’étais submergé par la fatigue d’être soi. Brûlé jusqu’à l’os par le fameux burn out thématisé par le docteur Herbert J. Freudenberger (L’épuisement professionnel : La Brûlure interne, Gaétan Morin, Québec, 1987). L’épuisement, la brûlure interne, survient lorsque l’individu se heurte à un mur. Lorsqu’il s’aperçoit que la tâche qu’il s’était fixée est impossible à accomplir. Se brûlent ainsi les ailes ceux qui, hantés par le rêve américain (atteindre un niveau de vie toujours supérieur de génération en génération), se sont investis avec énergie dans leur travail pour en retirer jouissance du confort matériel, et respect de la communauté. Bref, une certaine sécurité, un statut, …du prestige. Dans cette logique de réussite où l’individu est supposé se considérer comme un surhumain à qui le repos est inutile, autrement formulé : ne ménager aucun effort pour atteindre ses objectifs, il ne nous suffit pas, pour s’accomplir, d’être le meilleur, il faut encore aller au bout de ses forces comme le véhiculent les héros de cinéma.
Ce ressort du défi à relever sans cesse, Martin Filhou et Nicole Lemmal l’ont usé jour et nuit, brouillant nos repères avec la réalité ambiante. Car ce défi professionnel ne correspondait en rien à nos aspirations profondes, il nous était imposé par des employeurs voulant des résultats. Difficile de se protéger du feu dans une société qui est elle-même victime d’incendie. Nous n’étions pas réellement en mesure de suffire à la tâche. Mais parce qu’on nous a fait croire le contraire, nous avons oublié ce que nous voulions vraiment, notre énergie s’est amenuisée, la vie a perdu son sens et l’incendie a débuté. « En tant que psychanalyste et praticien, observe Freudenberger, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consommer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte. »
Comment ne pas se souvenir, dans ce contexte, des troubles ou maladies physiques signes avant-coureurs d’un épuisement qui fleurissaient alors dans l’entreprise ? Manifestation d’une tension qui grandit et du vide qui s’installe à l’intérieur, maux physiques sans doute plus respectables que les maux psychologiques, les rhumes ou le mal de dos persistaient étrangement. Puis ce furent chez certains « récalcitrants », la perte d’énergie et la sensation d’abattement. Peu à peu relayés par l’indifférence qui allait perdurer en ennui et en cynisme. Porte ouverte dans la foulée à l’impatience puis à une irritabilité croissante dirigée vers l’entourage.
Autant ces analyses me paraissent fondées, et j’y songe avec un pincement au coeur sur le lit de fortune et la mauvaise couverture où je suis vautré, autant je suis moins convaincu par ce qu’avance ensuite Freudenberger. Si j’ai bonne mémoire, le docteur établit qu’un épuisement peut ressembler de façon étonnante à une dépression, à ceci près qu’il existe une différence entre un état d’esprit dépressif et la forme de dépression qui caractérise la brûlure interne. Si le véritable dépressif voit toutes les sphères de sa vie également touchées par cet état léthargique, ce n’est pas le cas de la personne épuisée. Tandis qu’une personne dépressive aura tendance à se sentir coupable pour ce qui lui arrive, celle qui est en train de « se brûler » aura plutôt tendance à éprouver de la colère. Je ne pense pas que le distinguo soit aussi subtil et qu’un sujet souffrant, atteint dans son intériorité, puisse ainsi séparer la colère de la culpabilité. En revanche, les symptômes d’épuisement qu’aligne le psychanalyste dans son bouquin sont des plus justes, j’en parle en connaissance de cause : perte de concentration, rupture avec l’environnement, désorientation progressive, jmenfoutisme et désillusion, tout cela concourt à affecter le jugement et la mémoire d’une personne, renforçant par conséquent son sentiment d’aliénation. Celui qui veut éviter le piège de l’épuisement et rétablir son équilibre doit favoriser l’empathie, redevenir intime avec soi-même et les autres. Refuser de traiter ces derniers en adversaires et de s’identifier à la position qu’il voudrait occuper dans la communauté revient alors à savoir quelles sont ses aspirations profondes au-delà du bombardement de modèles et de stéréotypes véhiculés par l’entreprise ou les médias.
Une intimité avec soi-même que j’ai pour ma part retrouver dans un roman qu’il m’a fallu écrire. Freudenberger terminait son essai sur ce mot d’esprit d’un humoriste américain : « Ne prends pas la vie trop au sérieux, tu n’en sortiras pas vivant ». Ce que j’ai tenté de faire dans ces pages que vous avez sous les yeux. Et cela, il le fallait car j’avais atteint le point critique : j’étais épuisé jusqu’à la moelle. Or l’épuisé, c’est beaucoup plus que le fatigué. « Le fatigué, souligne Gilles Deleuze dans un texte mémorable (« L’épuisé », in Samuel Beckett, Quad et autres pièces pour la télévision, Minuit, 1992), ne dispose plus d’aucune possibilité (subjective) : il ne peut donc réaliser la moindre possibilité (objective). Mais celle-ci demeure, parce qu’on ne réalise jamais tout le possible, on en fait même naître à mesure qu’on en réalise. Le fatigué a seulement épuisé la réalisation, tandis que l’épuisé épuise tout le possible. Le fatigué ne peut plus réaliser, mais l’épuisé ne peut plus possibiliser. Qu’on me demande l ‘impossible, je veux bien, que pourrait-on me demander d’autre ? »
Après deux années passées au tapuscritlager, là où « tout est possible », à commencer qu’il n’y a plus de possible – pour reprendre l’insondable mot de David Rousset dans Les jours de notre mort –, j’en ai fini avec le possible. Pour avoir trop soupé d’avoir épuisé le possible, pour avoir épuisé ce qui ne se réalise pas dans le possible, je suis cuit. En ce sens, j’ai bien compris, merci Martin Filhou, en quoi l’épuisement ressort à la fois de la logique et de l’expérience sensible pour autant qu’il désigne à la fois l’annulation de tous les possibles et l’état de celui qui n’en peut plus.
Cette nuit, la dernière que je passe dans cette cellule, de sombres idées ne cessent de battre la mesure sous mon crâne. Ironie du sort ou acharnement thérapeutique du hasard ?, toujours est-il que c’est dans une maison d’édition dédiée à la littérature générale que le sujet que je suis a éprouvé son point d’effondrement. Rien de surprenant pourtant à ce que le récit « moderne » se donne comme la mise en doute de la parole et du sujet car la littérature moderne, que je sache, n’a jamais promu autre chose qu’une voix fictive en quête de sa place au sein du discours qu’elle produit sans le surplomber. L’on sait dans le sillage de Proust, Beckett, Borgès, Blanchot, Poe ou Camus que la voix narrative se met en scène afin d’énoncer (de dénoncer ?) un paradoxal statut du sujet tel qu’il s’apparaît et se dissimule dans sa parole. Dominique Rabaté rend compte avec brio de ce processus dans Vers une littérature de l’épuisement (José Corti, 1991), essai dont il condense le propos dans cette formule : « Pourquoi écrivez-vous ? Pour épuiser. » En dépit d’une persistante tradition romanesque, le récit vaut comme une entreprise d’épuisement du sujet – on meurt aussi d’épuisement. Mais cette volonté d’épuisement, ce qui était recherche esthétique dans une période révolue recouvre dorénavant une autre acception. On provoque l’effacement du sujet, la négation de sa parole, orale ou écrite, davantage qu’il ne le sollicite de son for intérieur. Il n’y a plus de bonheur d’écrire ici, plus d’invention de solitude créatrice afin d’offrir une part de son soleil intime à autrui. Puisque l’on est passé de la solitude à l’isolement. Et ensuite à la désolation.
Le détenu au dessus de ma couche, nous sommes quatre dans cette pièce minuscule, vient de lâcher une flatulence aussi bruyante que méphitique. Je songe à Balzac que je ne suis pas prêt de relire. Le pouvoir d’abstraction de l’esprit humain est étonnant, qui peut dans l’endroit le plus incongru du monde faire état à la virgule près d’une citation, fût-elle fétiche, apprise pendant l’adolescence. C’est peut-être cela être un sujet, demeurer sujet : être capable, encore, de voir une virgule entre quatre murs glauques et glacés empuantis par une rafale de pets nauséabonds. (« Si Dieu a fait les pets sentir mauvais, dixit saint-Augustin, c’est pour que les sourds en profitent », certes…)
Dans l’obscurité, avec mon doigt, je forme les lettres des phrases de La Peau de Chagrin qui se déroulent. « Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : vouloir et pouvoir. Entre ces deux termes de l’ action humaine, il est une autre formule dont s’ emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité.
Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée ; le mouvement ou le pouvoir s’est résolu par le jeu naturel de mes organes. En deux mots, j’ ai placé ma vie, non dans le coeur qui se brise, non dans les sens qui s’émoussent ; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout ».
Privé des miens, de mes biens, de ma vie d’avant, que (me) reste-t-il ? L’infime pouvoir, ténu mais tenace, de décrire ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, « sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages », comme le remarquait Georges Perec, ce membre de l’Oulipo, auteur d’une Tentative d’épuisement d’un lieu parisien effectuée entre le 18 et le 20 octobre 1974, place Saint-Sulpice (Christian Bourgois, 1982). Perec décrit les choses de la place Saint-Sulpice qui, non décrites, non inventoriées, non photographiées, non racontées ou recensées, restent. Ces petites choses, ces bribes de conversations, ces instants éphémères qui sont la trame de l’infra-ordinaire. Un inventaire poétique que je renouvelle ici-même, dans ce lieu par excellence, la prison, où il ne se passe rien. Martin Filhou et Nicole Lemmal m’ont certes épuisé, m’ont amené là où je suis, là d’où je vous parle. Mais eux, les dévoyeurs de mots, les avorteurs de voix narratives naissantes n’ont pas su faire taire le sujet qui s’exprime en moi. Mon échec aux yeux des autres, mon échouement ici, est ma plus belle victoire.
Car je suis là pour avoir écrit. Pour avoir transmué l’expérience traumatique d’un groupe en un livre dont le sens commun pourra s’emparer. Ce n’est que sur, dans, les pages que je me suis délité, le cédant à cet épuisement solennel qu’est l’écriture. Si j’ai été esclave de quelqu’un, ce n’est pas de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes. Je n’ai obéi qu’à moi-même, sujet réactif et résistant. Sub-jectum : ce qui, placé, jeté en dessous, soutient l’édifice, devient support du langage, condition de possibilité d’une action, dit l’étymologie. Toutes proportions gardées, à l’instar d’un Christian Bobin dans L’Epuisement (Le Temps qu’il fait, 1994), « quelque chose a eu lieu » en moi, qui m’a poussé à accoucher du sujet que j’étais. Non pas un indicible comme celui qui effleure le poète dans son enfance mais un aveuglement forcé par lequel la lumière est advenue. Car je suis celui qui a tourné en ridicule Martin Filhou et sa femme putassière, princes désormais déposés des Lettres.
Ces tenants de la mondialisation d’un modèle unique de société égoïste qui ne peut susciter que la perte démographique et l’anéantissement moral de l’espèce humaine. Folle expansion de la mondialisation néolibérale, modèle unique de société qui prend possession de la planète mais qui a son talon d’Achille dans l’inversion des courbes démographiques. Filhou et Lemmal ne donneraient pas tort au philosophe Christian Godin (La Fin de l’humanité, Champ Vallon, collection » L’esprit libre « , 2003) pour lequel, si l’humanité est en train de disparaître, c’est parce qu’elle le veut bien : c’est parce qu’elle n’a plus d’image de soi à défendre qui soit susceptible de la maintenir dans son accomplissement éthique et politique.
Pour Godin en effet, il ne faut pas chercher la fin du monde humain au dehors de lui-même, dans des événements fortuits, mais à l’intérieur, dans le développement de l’histoire : » La fin la plus probable de l’humanité tient dans son épuisement » : l’épuisement de sa puissance, car mortalité et natalité ne doivent pas être comprises « au sens démographique habituel mais au sens ontologique de pouvoir-mourir et pouvoir-naître ».
Or, la monoculture mondialisante commence par la disparition de la figure humaine dans les arts et les techniques, par la destruction de l’humain à travers l’idéologie anti-humaniste, le narcissisme et « la haine de soi qui en est le corollaire plutôt que le contraire ». Filhou et Lemmal sont les derniers individualistes. Solipsistes tragiques, vampires enfermés dans le calcul égoïste qui épuisent l’histoire. Ils sont le féroce résultat de trois siècles de construction de l’individu moderne, de la libération époustouflante de ses dépendances naturelles et de ses aliénations sociales, politiques et idéologiques. Qui les contemple, ces nantis cultivés imbus d’eux-mêmes et de leurs « relations », n’y voit en miroir que le reflet de son propre vide. La vacuité éthique de ceux qui ont renoncé à leur part de totalité, et reconnu l’inactualité de toute transcendance. Laquelle ils ont donc inventée à leur aune et selon leur critères propres.
Pour me reconstruire, pour reconstruire une vie sur les décombres laissés par les panzerdivisionen de ces deux adeptes de Périandre et Thrasybule, toujours enclins à couper ce qui dépasse, et qui confondent création et tabula rasa, j’ai dû sortir de moi, ex-sister. Je ne savais pas en écrivant Les fabuleuses exactions… ce que le livre allait devenir, ce que j’allais moi-même devenir. Malgré les pressions et les menaces, j’ai fourni page après page. J’ai écrit dans l’attente épuisante de ce qui serait le livre.
Entêté. Furieux. Résolu. Paré.
Pas par devoir de mémoire, pas par esprit de sérieux mais hanté par une pure folie : me rendre à moi-même. Et pour cela, s’il le faut, me perdre aux regards d’autrui. Etre soupçonné. Etre présumé coupable., Etre incriminé. Etre jugé. Coupable. Mais de quoi ? d’avoir dit le vrai ? d’avoir laisser une trace de l’abomination qui fut ? ou d’avoir dé-livrer cela dans un roman improbable ? J’ai écrit pour m’absenter de moi-même, de mon intimité, dans l’idéal pour me taire à haute voix. Faire en sorte que se chevauchent des voix, des sujets, des discours, et que se dégage de ce chevauchement consenti autre chose, à reconstruire. Que mes lecteurs pourraient, voudraient reconstruire. Par eux-mêmes. Je n’ai pas voulu raconter une histoire, mon histoire et celle de mes collègues ; j’ai voulu, au-delà du sens, tout recommencer, revenir à l’en-deça de moi, avant que la bouche d’ombre ogrée ne m’engloutisse. Oublier ce que j’avais vu, connu pour proposer un regard neuf, naïf sur le néant traversé. Martin Filhou et sa clique m’avaient transformé en autiste. Je n’avais plus qu’à devenir artiste. J’en paie le prix aujourd’hui.
Il n’est pas très élevé. Car si l’acte créatif réside dans l’épuisement des combinaisons possibles, comment encore sacrifier au fantasme de la nouveauté ? (Sinon en posant un épuisement des possibles qui est moins épuisement du désir qu’affirmation de son infinité). A cette conception normée il faut opposer, par jeu par risque, l’acte d’écrire comme choix aventuré, au-delà d’une seule esthétique de la déliquescence du réel et du mensonge généralisé, triste lot quotidien des récits d’autofiction nombrilistes. Comme acte de se dégager de l’inédit, de l’originalité et de la virginité. Assumer la perception nietzschéenne du changement comme « n’étant qu’un passage vers le même ».
« Lire par exemple, souligne Bobin, c’est une des manifestations les plus simples de l’intelligence, cela n’a rien à voir, absolument rien à voir avec la culture. Lire c’est faire l’épreuve de soi dans la parole d’un autre, faire venir de l’encre par voie de sang jusqu’au fond de l’âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. (…) Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n’est rien, n’a pas eu lieu, n’est pas même du temps perdu, est moins que rien. »