Feuilleton littéraire de l’été 2025 : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal– épisode 6

Feuilleton littéraire de l’été 2025 : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal– épisode 6

Frédéric Grolleau

– roman –




6 – A fond les tubes

Constat. Plusieurs millions d’euros auront beau avoir été investis telle l’eau dans le seau percé du Gorgias, tapuscrit.org aura à peine vécu ce que vit une rose littéraire : autant la structure s’est dédouanée, au bout de deux ans d’existence – très tumultueuse par ailleurs (les 9/10e du personnel de départ licencié ou « démissionné » au gré des saisons pour être remplacés par des stagiaires moins coûteux et corvéables à merci) – de l’accusation de « jeune pousse » ou start-up (de fait, son profil est davantage celui d’une start-down aujourd’hui), autant la greffe n’a pas pris auprès des auteurs pressentis.
Ceux qui, crédules, croyaient encore en cette panacée new wave, ont réalisé peu à peu ce qu’il en était quand, à la suite des départs des responsables éditoriaux chargés de faire lire les tapuscrits par les Hauts Liseurs du réseau, ils ont vu cette promesse de promotion et de relais n’honorer qu’un auteur sur cent (et encore). Surtout parce que, il faut bien l’avouer, aucun lecteur professionnel, quel que soit par ailleurs son métier, ne lit plus désormais ces textes, la tâche en revenant aux jeunes diplômés du secteur des lettres ou de l’édition qui se sont faits piégés par une annonce alléchante sinon fallacieuse. (Mais c’est le propre de toute annonce que d’être fallacieuse dans l’édition, j’oubliais.)

Ce n’est tout de même pas à de vieux forbans qu’on peut faire accroire qu’une barcasse percée est un galion renflé d’or. Journalistes, libraires et chercheurs ont depuis longue date déserté ce navire qui prenait l’eau de toutes parts. Les quelques mousses ignares qui demeurent encore sur le pont ne tardent guère pourtant à comprendre leur erreur (une semaine suffit en général), mais on les troque au pied levé contre la cohorte des jeunes assoiffés de la mirifique « expérience en entreprise ».

Belle magie (noire) que celle de la convention de stage, ou de l’art de se carrer ses illusions dans le fion ! Comme quoi la définition de ce que expérience veut dire commence par un repli égologique sur le fondement – que les psychologues ou les philosophes qui envoient Socrate à Saint-Tropez en fassent leur choux gras.

Or fût un temps où la métaphysique des tubes* inaugurée par MF a bien failli prendre : le tuyau Internet séduisait certains libraires, certains critiques qui trouvaient amusant de recevoir par courrier électronique un texte sur lequel ils se prononçaient avant qu’il existât sous forme papier traditionnelle. Mais rien n’a été fait pour soutenir et valoriser le travail bénévole de ces lecteurs, qui se sont découragés à l’instar de l’équipe perdant pied à proportion des oukases de Filhou.

*Pour en savoir plus sur les tuyaux pensants

Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes, L.G.F – Le Livre de poche, 2002, 156 p.

On s’intéresse généralement assez peu au tube ou au tuyau, ces éléments creux ne servant qu’au transit de fluides ou matières diverses. Pourtant, derrière l’inanité de ces objets se dissimule aussi pour celui qui sait regarder – tout est précisément, comme l’écriture, question de concentration et d’attention -, une position éthique sur l’existence. Pour ne pas dire un jugement philosophique. Ainsi, Amélie Nothomb – dont on sait combien elle est, au noble sens du terme, « regardante » – observe-t-elle dans ce roman la vie (divine, humaine, animale, végétale) au travers du prisme du tube : « Regarde donc. Regarde de tous tes yeux. La vie, c’est ce que tu vois : de la membrane, de la tripe, un trou sans fond qui exige d’être rempli. La vie est ce tuyau qui avale et qui reste vide ».

Il se pourrait bien d’ailleurs que les différents règnes précités ne doivent pas être radicalement distingués et qu’ils puissent converger dans un seul et même être : en l’occurrence, une fillette apathique pendant ses deux premières années (ses parents ne l’appellent-ils pas « la plante »?), qui n’est autre que Dieu, qui n’est autre qu’un tuyau métaphysique… Dont acte : l’héroïne de ce roman est une petite fille belge (qui se prend pour Dieu en personne ou est Dieu incarné? le doute demeure) vivant au Japon dans les années soixante-dix et qui s’émerveille de la culture, des jardins et des paysages nippons. « Ces derniers temps, se remémore la fillette, tu as eu l’impression glorieuse d’évoluer, de devenir de la matière pensante. Foutaise. Souviens-toi que tu es tube et que tube tu deviendras ».

On a déjà trouvé plus simple comme point de départ (et d’arrivée) pour une trame narrative ; mais la facilité n’est guère le maître-mot d’Amélie Nothomb. Qui se régale plutôt dans son oeuvre de discours décalés sur la finitude de la conscience et la « nipponité » (faudrait-il dire : la « nipponitude » ?). Ce récit ne dépare pas à l’ensemble et s’inscrit bien dans la source intimiste et paradoxale qui alimentait déjà par le passé tant Hygiène de l’assassin que Stupeur et Tremblements. Or donc, notre petit fille, qui n’est jamais prénommée, découvre avec stupéfaction au fil des saisons la duplicité du langage, la rouerie des adultes, la magie de l’aspirateur et l’immense étendue de la déception face à la prolifération des désirs : il faut tout le talent de Nothomb pour décrire la déconvenue causée par un éléphant en peluche qui n’arrive pas à point nommé lors d’un anniversaire, car remplacé par d’odieuses carpes symbolisant la virilité au Japon – et donc le règne des garçons !

Heureusement, « Dieu » n’est pas susceptible et, maîtrisant très rapidement le langage, se plaît à s’entretenir (dans leur langue maternelle) avec les deux gouvernantes japonaises de la famille. L’angoisse de l’attente, la frustration consubstantielle du souvenir invalident peut-être tout carpe diem – que les poissons sont donc démoniaques ! -, la noyade est certes à chaque fois le prix à payer pour celle qui se croit le Tube suprasensible lui-même… « Et toi, que te crois-tu être d’autre ? Tu es un tube sorti d’un tube ». Mais rien ne vaut la douceur du Japon, son art de vivre et du cérémonial. Rien ne vaut la patience de ce père, consul ayant appris l’art du nô.

Comme toute digestion végétative, la Métaphysique des tubes commence fort mollement, a le goût des récits simples, peu rebondissants, à la limite de l’insipidité et de la fadeur gastronomique. Jusqu’à ce qu’il se transforme sous nos yeux en une clameur nostalgique. Fugacité pamphlétaire de la mémoire en appelant au suicide collectif d’Okinawa en 1945 afin d’expliquer en quoi la purification, l’absolution par l’eau est une donnée culturelle du Japon. C’est qu’il existe des tsunami de l’intérieur qui n’ont rien à envier aux réminiscences grecques ! Un auteur tel que Philippe Djian, influencé par le Tao, souligne depuis longtemps dans la littérature française l’importance et la noblesse hiératique de l’élément aqueux. Amélie Nothomb le rejoint ici en esquissant pour nous la difficulté aporétique de tous les commencements contenant déjà en eux-mêmes leur propre fin (au sens téléologique ou létal du mot).

« Si tu parviens à écrire les merveilles de ton paradis dans la matière de ton cerveau, tu transporteras dans ta tête sinon leur réalité miraculeuse, au moins leur puissance », se dit Dieu en catimini. Pari tenu ! Plus sérieux qu’il n’y paraît, moins frivole qu’on le croit d’emblée, ce roman qui s’apparente à un gigantesque travail du deuil à rebours se lit comme une gageure puis instaure entre soi et soi un dialogue – muet comme une carpe – par lequel s’exprime en définitive la « dialogicité » de l’âme elle-même. Tout suicide paraissant ontologiquement impossible, le lecteur se sentira-t-il pour autant heureux comme un poisson dans l’eau ? Laissons à Dieu (le dieu des livres, à tout le moins) le soin de se prononcer…

Car le requin, s’il apprécie l’obscurité des fonds sous-marins, n’aime pas l’ombre. Il ne jouit qu’à l’instant où il surgit d’en dessous, du luciférien soubassement, pour vous happer, tout ou partie, dans un éclair de sodium interstitiel. Accaparer la lumière n’a de sens pour lui qu’à la rejeter aussitôt, à peine hachée du bout des dents, pour rejoindre l’ombre salvatrice où il va attendre, prédateur infatigable, de nouvelles proies. Tout chasseur sait que la félicité vient moins de l’acte conclusif que de l’attente qui l’a précédé.

Et justement il a beaucoup attendu, Martin Filhou, depuis qu’il a donné l’accolade à Dasbeste pour lancer la société tapuscrit.org urbi et orbi. Presque une année plus tard, les résultats sont encore maigres. Trop maigres. Il a donc décidé de mettre son grain de sel dans cette affaire qui sent l’enfarinade de première, et le voilà désormais qui siège à l’étage plusieurs fois par semaine, pour finir par y venir tous les jours. Les réunions éditoriales hebdomadaires s’en ressentent : de cordiales et débridées (chacun balance plus ou moins au gré de ses humeurs ses opinions sur les textes, romans, essais, nouvelles qu’il a lus dans la semaine), alimentées par force expressos Lavazza et bouteilles d’eau – pétillante ou plate : le grand luxe par la chaleur qui plombe les bureaux –, ces lieux de rencontre se chargent de tensions et de règlements de compte. N’y sont pas étrangères les incessantes interventions, de plus en plus musclées et cavalières, de Nicole Lemmal. Dans quelques jours, j’apprendrai que cette femme à la petite cinquantaine, toujours habillée comme un catalogue dernière mode, n’est pas qu’un responsable édito parmi d’autres dans les murs, mais qu’elle est surtout l’épouse de Filhou.

Sans doute est-ce à ce moment précis que j’aurais dû me douter à quel point la catastrophe était imminente. Las, je suis trop ravi d’être là, d’y être, de jouer à l’éditeur pour ouvrir les yeux sur ce qui se passe. Il n’est de pire aveugle que celui qui refuse de voir, la chose est connue. Patrick Foulques, qui vient d’arriver et bosse à mes côtés (secteur littérature et opérations promotionnelles) subodore davantage les complications à venir et tente d’éclairer ma lanterne.

Une fois encore, aucune lumière ne peut m’atteindre. J’ai fait de la cécité ma profession de foi : se rendre à l’évidence, étudier les faits pour ce qu’ils sont, c’est comprendre que l’organigramme à géométrie variable de tapuscrit est bancal, que tout y est foireux (instructions, compétences, relations) et qu’il vaut mieux partir. Or j’ai envie de rester. Ne viens-je pas d’arriver ? Je ne suis pas un haschichin des lettres, j’entends construire mon paradis ici-bas, à force de travail et d’implications. S’il faut se murer aux autres et s’acquitter du haut prix de la solitude pour gagner sa place au soleil, je le ferai. Quoi de mieux qu’œuvrer en sous-marin lorsqu’on aspire à tromper le requin ?



6-bis

Décrivez-nous vos rapports avec Nicole Lemmal. Pendant longtemps vous avez été en très bon termes : vous déjeuniez avec elle, elle vous ramenait souvent le soir à votre domicile lorsque vous quittiez tapuscrit ensemble. Ce qui était assez fréquent d’après nos sources.

(mal à l’aise, n’arrête pas de bouger les genoux)

– Vos sources, vos sources, j’aimerais bien les connaître. Si vous croyez que je vous vois pas venir avec vos gros sabots de balourds. Humm… Entre Nicole et moi ça a été fusionnel assez vite. On avait suivi une formation universitaire en sciences humaines, on aimait l’opéra et la verrerie italienne. Elle m’a pris dans son giron en faisant placer mon bureau tout à côté du sien parce qu’elle a deviné en me voyant lire, parler, écrire que j’étais la cruche parfaite pour accomplir le sale boulot à sa place. Et c’est incontestable que la moitié des auteurs édités sous le label MF l’ont été par moi alors qu’il y avait quatre autres responsables éditoriaux censés travailler sur autant de talents à dévoiler !

Vous dites « incontestable » : pourtant votre nom n’apparaît jamais dans ces livres édités entre 2001 et 2003…

– Bien sûr, voilà la perfidie du système. Chez Martin Filhou, vous n’êtes qu’un nègre déguisé. Les américains parlent de ghost writer, ce qui est plus seyant, Lemmal et Filhou ont inventé le ghost editor. Et qu’est-ce qu’on en fait d’un éditeur fantôme/fantoche ? On le fait disparaître. Non pas brutalement comme par un coup assassin mais en le diluant petit à petit dans la grisaille de l’anonymat et des taches rébarbatives. On s’arrange pour que son nom ne soit jamais mentionné dans les collections ou les Prix qu’il a créés mais qui sont crédités au nom de la maison d’édition elle-même.
Pourquoi partager ce qui n’appartient qu’à vous ? MF, c’est le communisme appliqué au capitalisme mondial. Ces deux rats prennent un maximum ce que les autres peuvent leur donner, comme si tout leur était dû, sans rien rendre en retour. Même les feuilles de salaire sont trafiquées ! A croire que Filhou et Lemmal sont tous deux atteints de porphyrie éditoriale : ce sont des vampires qui ne supportent pas la lumière du jour et qui s’alimentent de la substance vitale de leurs employés, qu’ils ponctionnent en énergie à longueur de journées. Non pas des têteurs de sens mais des suceurs de sang.

– Je vous arrête dans vos envolées métaphoriques. La question est : pouvez-vous prouver ce que vous avancez ? à savoir, que vous avez édité la moitié des auteurs du catalogue MF dans l’espace temporel pointé ? Pour information, je vous signale que vous n’avez pas participé aux deux dernières sessions devant les représentants qui assurent pour les diffuseurs la prospection des titres auprès des libraires dans le pays entier, rencontres qui constituent la grand messe de tout éditeur qui se respecte.

– Justement, c’est ce que je vous disais : j’ai travaillé à l’élaboration de ces ouvrages avec les auteurs mais j’ai été écarté des réunion auxquelles personne ne m’a convié, Lemmal et Filhou prenaient la parole comme s’ils avaient fait le boulot !

Je reprends : pouvez-vous prouver ce que vous affirmez ?

– Non, je…

C’est tout ce que je voulais savoir, merci.

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