Charles-Eloi Vial, Talleyrand. La puissance de l’équilibre

Charles-Eloi Vial, Talleyrand. La puissance de l’équilibre

Dans l’univers des admirateurs de Napoléon, Talleyrand demeure le personnage le plus honni, celle du traître par excellence, l’un des premiers et, facteur aggravant, sans en avoir jamais ressenti aucun remord. Débauché, opportuniste, corrompu, froid, rien ne semble manquer à la panoplie de défauts du diable boiteux. Image excessive ? On ne peut que se féliciter du remarquable portrait dressé par Charles-Eloi Vial, dans la très belle collection de la Bibliothèque des illustres des éditions Perrin. Tout d’abord parce que l’auteur est un remarquable historien, aux sources solides et au style élégant, et ensuite parce que, n’étant pas un thuriféraire de l’Empereur, il sait garder toute la distance nécessaire à l’analyse critique.

Talleyrand est certes un pur produit de l’Ancien Régime, « celui de la consanguinité, du rang et du népotisme », et qu’il abandonna une fois convaincu de sa mort imminente. Certes, son immense richesse repose sur sa corruption et « une cupidité inédite depuis Mazarin ». Certes, il s’engagea, lui l’héritier d’une des plus vieilles familles françaises et évêque d’Autun, en faveur de la révolution de 1789, devenant le maître d’œuvre de la nationalisation des biens du clergé, présidant la messe de la Fédération de 1790, apostat et excommunié.

Oui, Talleyrand a été tout cela mais ces réalités ne reviennent pas à en faire un pur opportuniste, arriviste et avide de pouvoir. Son cynisme coexiste avec une vraie vision des relations internationales et de l’ordre européen. Ses trahisons cohabitent avec un projet institutionnel et politique cohérent. Charles-Eloi Vial le démontre d’une manière clair et argumenté.

Conscient que le travail du diplomate est « d’observer les forces profondes au-dessus de la politique », il puisa dans son immense culture historique, dans l’héritage du congrès de Westphalie et de celui d’un grand maître du réalisme diplomatique comme le ministre Vergennes les grandes lignes de sa pensée : équilibre des puissances, liberté du commerce, multilatéralisme, anglophilie. Ce grand travailleur qui feignait l’indolence savait ce qu’il voulait pour l’Europe et pour la France, et espéra toujours voir son pays se doter de ce système à l’anglaise qui fascinait tant l’élite française.

Le cœur du livre de Charles-Eloi Vial repose sur l’étude des rapports entre Talleyrand et Napoléon, leurs différences de fond et de forme, d’abord complémentaires se muant en division et en rupture : le silence contre le bruit, la maîtrise de soi contre la colère, l’humour contre la gravité, les grandes manières contre la brusquerie d’un militaire, l’équilibre contre la domination, le libre-commerce contre le blocus continental. Le Corse n’était pas un pacificateur et ne concevait la paix qu’en termes de défaite militaire infligée à l’ennemi et de traités léonins. Or, Talleyrand est un « partisan forcené de la paix européenne ». Il trahit certes mais au nom d’un idéal. C’est ce qui est démontré ici avec brio.

Charles-Eloi Vial, Talleyrand. La puissance de l’équilibre, Perrin/BNF, mai 2025, 256 p. – 25,00 €.

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