Des ténèbres à la lumière – entretien d’une « juive errante » aka Ana Negro (Cuerpos Solo Cuerpos )
Le corps, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s’y passe. Mais dans les œuvres actuelles d’Ana Negro, nous sortons d’un ossuaire de la Shoah. Les êtres donnent des indices afin de montrer comment ils ont prise sur nous et nous touchent. Ils métamorphosent nos espaces charnels afin d’inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts vers une autre présence. Surgit une théâtralité du signe humain.
Certes, Ana exagère à bon escient une dimension tragique mais elle prolonge d’autres échos. Messagère d’un monde clos, elle fait passer d’un monde boîte à un monde oignon, permettant de glisser du fermé à l’ouvert. Chaque humain devient l’aître – âtre de l’être- qui défie à la fois la représentation et le sens commun qu’on accorde aux morts. Se retrouvent ici des origines les plus lointaines, avant même le langage et donc – si l’on en croît la Bible – la chair. Aux prétendus éclairs de paroles d’Evangiles, nous avons besoin des images d’Ana. A l’inverse, les mots s’enfoncent dans les ténèbres.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Je travaille la nuit, ce qui décale mes horaires, je me lève rarement le matin.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je ne me souviens pas de mes rêves d’enfance. Mais je conserve mes premiers carnets où j’exprimait mon unique désir : peindre.
A quoi avez-vous renoncé ?
A une vie « normale »
D’où venez-vous ?
De nulle part.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Prendre du maté (une infusion de mon pays) avec une poignée de fruits secs, l’après-midi ou le soir, pendant que je travaille.
Comment définissez -vous votre esthétique ?
Je ne connais rien aux théories esthétiques, et elles ne m’intéressent pas non plus. Je crois qu’elles seraient davantage un obstacle qu’un soutien ou une justification théorique à mon travail. Je travaille la figure humaine depuis toujours. C’est le ressort qui répond le mieux à mon besoin. En réalité, je ne peins pas des corps, mais des structures dont les pièces sont les corps en question.
Pourquoi peignez(vous et dessinez-vous surtout des hommes ? Et précisément des hommes nus (mais sans la moindre pornographie ?
S’il est vrai qu’il y a dans mes oeuvres une prédominance de figures masculines, le féminin n’est pas absent pour autant. Pour revenir à l’idée précédente : les corps fonctionnent comme des pièces qui s’articulent avec d’autres, ou bien fonctionnent seules (s´auto- articulent). Pourraient-ils être remplacés par des pierres ou d’autres éléments ? Sûrement pas. Par ailleurs, l’anatomie de l’homme est, en termes généraux, plus définie, plus ferme, plus nette. Elle soutient mieux la forme dans le sens qui m’intéresse. Les figures féminines agissent comme un contrepoint (pas toujours nécessaire), apportant des rondeurs, de la mollesse et une certaine forme d’abandon qui, parfois, est nécessaire pour équilibrer la forme.
Des corps nus, bien sûr. La difficulté du nu réside quoi qu’il en soit dans le regard de l’observateur, c’est son problème. Il est vrai que la génitalité n’est pas représentée dans mon travail et que celui-ci n’est absolument pas pornographique. Disons qu’à cet égard, ce qui se soustrait au regard est bien plus sensuel et évocateur que la vulgarité de l’explicite.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Arvo Pärt, Krzysztof Penderecki, classiques.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Actuellement, je relis rarement, mais j’adore en revanche écouter des enregistrements des deux versions d’Aurelia Steiner dans la voix de Duras, ou L’Innommable de Beckett dans la voix de Carolyne Cannella. Je passe des heures à les écouter, en boucle.
Quel film vous fait pleurer ?
J’en ai plusieurs. Si je dois choisir : « Amour », de Haneke.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Personne.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je ne crois pas qu’il me reste de messages en attente d’envoi. En tout cas, je ne m’en souviens pas.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Je n’ai pas beaucoup voyagé, tout l’Orient m’est inconnu… Des lieux et des villes que j’ai vus, je choisis : Rome.
Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
Michel-Ange, Brancuși, Francis Bacon.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je n’en ai pas la moindre idée, pas l’habitude de recevoir des cadeaux.
Que défendez-vous ?
Le respect de la dignité de soi et d´autrui.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Une phrase pour analystes. L´amour est aussi incertain que d’essayer de donner forme à l’eau qui s’échappe entre les doigts. Si jamais il existe, advient de une manière mystérieuse, incertaine, au déroulement et à l’issue imprévisibles.
Enfin, que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question? »
Une boutade. Le personnage n’est pas très sympathique, pour le reste.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Je crois que l’essentiel a été dit, il ne faut pas fatiguer le lecteur par ailleurs.
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 23 février 2026.