Clélia Zernik, Ozu et son double

Clélia Zernik, Ozu et son double

Dispersé et invisible, l’arrière-plan de la vie quotidienne devient la « grâce » du cinéma d’Ozu qui actualisa les lois de la permanence et l’impermanence en déshérence. « J’ai connu la guerre, et cela m’a donné un esprit d’affirmation. J’ai envie de crier du fond de moi », disait il, mais en même temps il explora rapports privés étant en première ligne des constructions des états d’esprit, des mentalités d’un peuple, d’une population.

Discipliné, désobéissant, espiègle, tragique et subversif, Ozu, après avoir pu franchir les studios de la Shochiku, incarne au mieux les impératifs du cahier des charges du cinéma nippon. Il exerça sa liberté en imitant les modes de production occidentaux, aussi bien que les époques antérieures le Japon – il a dépassé tous ses modèles. Et si Ernst Lubitsch et Charlie Chaplin en furent, il a remis à tout le cinéma en marche par sa grammaire filmique : voies de la symétrie, répétitions, mouvements depuis le cœur de l’immobilité et à travers le jeu précis des acteurs. De plus, ses plans dits « neutres » (sans personnages) ont amplifié son esthétique par des lignes horizontales et verticales minutieusement accordées pour construire le cadre.

Toujours adepte de la position basse de ka caméra, Ozu a créé un monde où ses personnages touchants, traqués ou muets s’humanisent. Les humains s’objectivent, mais dialoguent avec leur milieu et rencontrent leurs figures tutélaires comme dans ce film où son actrice Setzuko Hara regarde tout à coup d’un œil bienveillant, protecteur et non plus obligé, sa belle-mère qui, allongée, ne peut la voir, et semble naturellement surgie de lignées antérieures, chacune ignorant encore beaucoup, en un montage toujours plus poétique que narratif.
Preuve qu’Ozu possède une vision du monde unique. Ses films sont inimitables et rares sont des créations équivalentes à son art le plus abstrait et le plus sensuel .

Clélia Zernik, Ozu et son double , préface d’Antoine de Baecque, Editions de l’Incidence, 2026, 193 p. – 22,00 €.

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