Berdiaev, antidote au mal
La question du mal n’est pas une question morale. Elle ne procède pas de cette philosophie de la consigne de sécurité qui a envahi les civilisations occidentales. Ces consignes de sécurité – qui vont du port du casque de vélo à la défense de la soupe aux poireaux en passant par l’implication dans la vie professionnelle ou les promenades en famille – sont devenues le pseudonyme de l’évacuation de la question ontologique du mal.
Le mal n’a pourtant rien d’une question religieuse. Il a sa propre force ontologique, il consume les âmes et les mène au néant. « Le consentement de soi au sein du mal est le signal de la perte », écrit Berdiaev. Cette obturation du mal qui implique parfois le consentement à celui-ci est une des franchises de ce que Bernanos a appelé la décoloration de la conscience dans La France et les robots. En effet, lorsqu’on perçoit le mal comme une péripétie morale ou une échauffourée au sein d’une bagarre plus générale, on le pose de travers, c’est-à-dire comme une fiction esthétique, une manière de cours de maintien mal digéré.
Dans cette perspective, le mal est toujours un mal du temps. Certaines théologies considéraient que le mal était ce qui restait d’avant la Création, le frétillement du Néant en quelque sorte. Si le mal est ce qui reste d’avant la Création : nous le réactivons par nostalgie du Néant. Si la question fondamentale de la philosophie, selon Berdiaev, est le temps, le mal n’est donc pas qu’une question de bel esprit. Il a en son centre la devinette de la liberté. Cette dernière est avant tout, chez Berdiaev, une épreuve terrible qu’il n’assimile évidemment pas à l’octroi d’une charte des droits ou à la liberté de mouvement, qui sont des libertés induites.
Autant chez Bossuet, pour qui « la singularité » est une hérésie, « riche en promesses et pauvre en effets », autant chez Berdiaev, la liberté n’est jamais donnée et elle peut être utilisée soit pour les forces du mal, soit pour la spiritualisation, sachant que pour le philosophe russe « la matière est toujours réactionnaire, seul l’esprit est révolutionnaire ». Le mal est donc niché au cœur de la liberté, elle en est le préfacier en même tant que le sobriquet.
Pour Grégoire Quevreux, « aux yeux de Berdiaev, la liberté ne peut provenir du monde, marqué par la déchéance et source d’aliénation que celle-ci trouve son origine dans la société, la nature, la technique, la religion… Elle ne peut provenir que de l’au-delà de l’être. La liberté procède ainsi de Dieu seul. Elle surgit de l’Ungrund, terme qui, chez le théosophe Jakob Böhme, désigne les profondeurs de la divinité, ses abîmes intérieurs. Si Dieu n’existe pas, si le matérialisme est vrai et que l’être est réductible à la matière, alors la liberté n’existe pas non plus ».
Ainsi, la liberté – et le mal comme liberté négative n’y échappe pas – émane de l’intimité de Dieu, de ce que l’Être a de plus enfoui et donc de plus déterrable, en y mettant du sien. Si l’on extrapole, on dira même que « le monde maléfique », et donc malheureux est un pléonasme, que ce que l’on nomme « réalité » (en réalité, la pseudo-réalité), les soi-disant faits ne sont que le défaut de captation de l’intimité de Dieu par les hommes (ce qu’ils nomment pompeusement l’Histoire, qui ressemble étrangement aux puces invisibles que Charlie Chaplin fait sauter du dos de sa main à l’autre dans Les feux de la rampe).
En somme, la liberté est le chiqué de l’intimité de Dieu, un ersatz par lequel on croit déplier autre chose que la carte du mal. Pour Berdiaev, le mal, c’est la liberté qui se retourne contre elle-même, c’est l’asservissement de l’homme par les idoles de l’art, de la science et de la religion qui reproduisent « les rapports d’esclavage et de domination dont est issue l’histoire de l’humanité. »
Il ne s’agit pas ici de considérer le mal comme un choix éthique entre ce qui serait bien ou mauvais, mais entre ce qui révèle de la construction de soi ou de la malformation de soi, sans eschatologie en ce qui me concerne : l’économie est, dans cette perspective, une voie de garage au fond d’une impasse. Je parle ici de l’économie du salut. Le salut n’a donc rien à voir avec le mal puisque, au fond, ni l’un ni l’autre « n’existent » que comme franchises de l’absence de liberté. « La personne est une catégorie spirituelle… Elle ne naît pas d’un père et d’une mère… La personne n’est pas nature, mais liberté, elle est esprit ».
En ce sens, Berdiaev est le premier à distinguer l’individu et la personne, à considérer l’individu comme un phénomène et la personne comme un noumène, qui concrétise l’humano-divinité de l’homme. En conséquence, demeurer un individu, c’est être plongé dans les ténèbres et, paradoxalement, avoir la mainmise sur le mal. Devenir une personne, c’est « se seigneurifier » pour reprendre l’expression des Mémoires de Saint-Simon : en somme, cela correspond au fait de remplir son devoir d’homme et donc de combattre la philosophie du couci-couça, de l’entre-deux des couci-couça et des consignes de sécurité, sous peine de sombrer dans « cette immonde cave du sacro-saint présent » pour citer Alejandra Pizarnik.
Le mal n’émane pas de la mélancolie, mais cette dernière, sous la forme, par exemple, du désœuvrement collectif des vacances, en est une des recettes. Pour Berdiaev, le mal c’est de ne pas se retrouver. C’est une moyenne des monotonies sans allant par laquelle rien ne change, mais en pire. C’est comme soulever des haltères trop lourds ou se faire une raison. Le mal bourdonne. Il sonne comme un aveu d’insuccès, une forme de repli, car on se voit comme déconsidéré dans ses projets, son ambition amoureuse et ses affections.
Le mal nous a, même s’il ne nous possède jamais. Au contraire de l’amour, le mal n’accède à rien, même s’il peut nous coincer. Au fond, pour reprendre l’expression de Ballard : « quand arrivera l’apocalypse, le problème sera le parking ».
valery molet