Belinda Cannone, Le Sentiment d’imposture
165 pages et 36 chapitres pour mettre en lumière cette impression qui parfois nous saisit de ne pas occuper la bonne case
Etre gêné aux entournures, se sentir comme un cheveu sur la soupe, avoir envie de se faufiler dans un trou de souris… ou encore, tel Alain Souchon chantant son vague à l’âme, être mal en campagne et mal en ville… autant de locutions imagées qui expriment ce que Belinda Cannone appelle « le sentiment d’imposture » et dont elle fait ici son objet d’étude. Sa démarche s’organise selon un schéma commun à la plupart des ouvrages de réflexion : elle pose son sujet avec soin, en donne à voir quelques-unes des implications majeures, et définit le plus précisément possible les termes autour desquels son raisonnement va s’articuler.
Pierre angulaire de tout l’édifice : le distinguo entre imposture et imposture (en italique dans le texte), imposteurs et imposteurs (en italique dans le texte) – artifice typographique indispensable pour marquer sans ambiguïté et sans qu’il soit besoin de se perdre en discours à chaque occurrence la similitude des deux mots et la distance que creuse entre eux une différence d’acception que l’auteur va s’efforcer de préciser et d’analyser tout au long de ces pages.
D’un côté la véritable imposture au sens quasi royal du terme – celle qui a usurpation pour synonyme, et qui est délibérée, calculée, soigneusement préparée – et ceux qui la pratiquent, les imposteurs (en romain dans le texte). De l’autre, l’imposture – celle que croit commettre celui qui souffre du « sentiment d’imposture », l’imposteur. La première engage le social, le rapport à l’Autre tandis que la seconde a surtout à voir avec l’intime et pourrait se définir comme une inadéquation violemment ressentie entre l’idée que l’on a de soi-même et la place que l’on occupe.
Ce serait donc une histoire de Moi, de malaise, de décalage… or qui dit « Moi » est à deux doigts d’énoncer une problématique de l’identité, et s’il y a malaise en la demeure, à n’en pas douter il y a quelque chose du désir qui rôde. Identité et désir : deux autres notions dont l’analyse, menée au cœur même de la réflexion, participe de l’élucidation de ce qu’est ce « sentiment d’imposture ». Ainsi s’esquisse une délicate philosophie du sujet.
En lieu et place de l’épais volume pressenti au seul énoncé de ces problématiques, l’on a entre les mains un petit livre, constitué de chapitres courts – le plus long compte au bas mot six pages – dont les titres sont souvent pleins d’humour… Là gît tout l’inattendu de cet ouvrage : dans sa brièveté, certes, mais d’abord dans sa forme. Force phrases elliptiques, incises entre parenthèses… et, surtout, cette deuxième personne, ce « tu » qui dès la toute première phrase du livre, semble attaquer le lecteur bille en tête : Tu rêves. Qui est le destinataire de l’adresse ainsi formulée ?
Le lecteur qui répondra in petto « moi » sera bien vite détrompé : par divers indices il comprendra que ce « tu » désigne plus sûrement celui qui écrit, ou prépare, le livre qu’il est en train de lire. Mais s’agit-il pour autant de l’auteur en personne ? Rien n’est moins sûr : adjectifs et participes passés rapportés à ce « tu » sont au masculin… En adoptant une telle posture – le mot est employé à dessein – d’énonciation, gageons que l’auteur a voulu jouer d’un certain dédoublement, introduisant au cœur de son écriture un jeu (au sens interstitiel du mot) autour du « je » par « tu » interposé… et de décalages en dédoublements, elle pose ainsi dans l’intimité même de son discours la problématique qu’elle entend étudier : le rapport entre soi et le reste du monde …
Abondamment nourri de références littéraires et cinématographiques, d’anecdotes assorties de remarques entre parenthèses ou rédigées en style télégraphique, le texte ressemble à un assemblage de notes préparatoires prises pour un roman ou une nouvelle à venir. Ce qui achève de lui donner un caractère atypique, impropre à tout étiquetage littéraire – comme peut être inadapté à sa « case existentielle » celui qui éprouve ce « sentiment d’imposture ».
La seule étiquette qu’il paraît en mesure de souffrir est justement celle qui n’en est pas vraiment une, privée qu’elle est de contours bien définis, celle que tente de former l’acception que l’on reconnaissait au mot « essai » au XVIe siècle et citée par l’auteur en fin de volume : Ouvrage littéraire en prose, de facture très libre, traitant d’un sujet qu’il n’épuise pas. (Petit Robert).
Dans ce tout petit livre, donc, point de grosse artillerie démonstrative. Mais n’en concluons pas pour autant qu’il ne se dit, ici, rien de profond. Au contraire : réflexions et constats sont superbement mis en lumière sous le couvert de cette légèreté allègre du propos, lequel s’abandonne volontiers aux exemples anecdotiques et sait se dépouiller à bon escient du pesant appareil de raisonnement d’ordinaire employé dès lors que l’on entreprend d’aborder des notions abstraites.
En définitive, ce curieux assemblage de chapitres brefs à la prose un peu échevelée et dont l’instance d’énonciation semble en état de flottaison instable par rapport au texte se pourrait fort bien comparer à une sorte de balade guidée, menant le lecteur comme de case en case sur une marelle qui, malgré son aspect inhabituel, n’en va pas moins de la Terre au Ciel – d’une vague idée de départ à la définition assez claire de ce « sentiment d’imposture ». Didactique dans son intention mais pas dans sa forme, cet essai apporte à qui le lit plaisir et savoir – de quoi faire la joie de l’honnête home d’aujourd’hui, dont la curiosité demeure réfractaire à toute espèce d’austérité.
On referme ce livre heureux, l’esprit rafraîchi et aiguisé, mais davantage enclin au doute qu’aux certitudes…
Au fait, toi que j’aperçois chaque matin dans ma glace, es-tu bien moi ? Et suis-je bien roi en mon royaume, chez moi en mon château… ou bien suis-je acteur en un mauvais rêve ?…
Lire notre entretien avec Belinda Cannone.
isabelle roche
Belinda Cannone, Le Sentiment d’imposture, Calmann-Levy, coll. « Petite bibliothèque des idées », février 2005, 165 p. – 13,00 €.