Le Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture
Ce livre, composé tel un diptyque, est un pur bonheur pour quiconque apprécie les désuétudes de langue comme des épices rares
… En général des textes courts, fonctionnant sur une idée directrice, s’appuyant de préférence sur des sources rares, introuvables ou anciennes et qui ont pour but d’éclairer de façon cavalière une problématique. Tels sont les termes posant le concept de la collection « Les Billets de la Bibliothèque » et qui comportent déjà l’idée d’exploration un peu folâtre, à la fois guidée par une idée de base, tenue à une certaine cohérence mais se plaisant à quitter les ornières. Comme ce volume réunissant Le Langage des tétons et quelques Lettres de Vincent Voiture l’illustre à merveille !
D’emblée on se demande ce qui lie ces deux parties : chacune est introduite par une préface qui lui est propre, l’une signée Bertrand Galimard Flavigny et l’autre Jacques Damade – l’on prendra soin de souligner au passage que toutes deux sont aussi délectables à lire que les textes qu’elles présentent, délicates de style et tout en raffinements de tournures – et nul avertissement, avant-propos ou note de l’éditeur qui vienne justifier tel assemblage textuel. Puis, arrivé au terme de sa lecture, on prend la mesure des rapprochements qui s’imposent. L’époque d’abord : le XVIIe siècle, le courant culturel ensuite : Le Langage… et les Lettres de Vincent Voiture sont de parfaites illustrations de ce que la préciosité a produit de plus fin en matière de littérature – c’est du moins l’optique dans laquelle Jacques Damade a opéré ses choix pour l’élaboration de ce livre. L’un et l’autre offrent deux facettes de la littérature épistolaire : d’un côté la fiction – le caractère fictif du Langage des tétons est semble-t-il indiscutable pour un spécialiste comme Maurice Lever – et de l’autre, la correspondance authentique. Mais dans l’un et l’autre cas on admire la recherche stylistique, la volonté d’user d’une langue soignée à l’extrême, nourrie de figures de style, en quête sans cesse de pittoresque et de spirituel… Comment en être surpris ? La correspondance n’est-elle pas le pendant de la conversation, que les XVIIe et XVIIIe siècles érigèrent en art véritable que toute personne de qualité se devait de cultiver ?
L’éditeur a choisi de moderniser l’orthographe – point de « celluy », de « sospire » ou autre « roy » – donnant ainsi un tour plus abordable aux textes. Mais ces derniers, gagnant en lisibilité, n’ont rien perdu de l’essentiel : on y retrouve intacte la syntaxe si particulière, inhérente tant à l’époque qu’à la préciosité – ordre des pronoms et des verbes, répétitions… etc. – qui leur confère leur rythme, leur musique, leur charme délicat.
L’on appréciera, dans Le Langage des tétons – pur produit des cours d’amour alors en vogue dans les cercles des précieux au XVIIe siècle (B. Galimard Flavigny) – la stratégie galante mise en œuvre et la rhétorique qui la sert. Tout passe par le discours, par l’entremise de lettres et d’exercices de style : Aristipe entend gagner les faveurs d’Axiane, laquelle se plaît à se comparer à Diane et à se targuer d’inaccessibilité, soupçonnant son soupirant d’inconstance. Elle le soumet à une épreuve littéraire – il doit en termes choisis lui dire ce qu’il sait du « langage des tétons », tétons qui deviennent métaphores de la femme à qui ils appartiennent et le discours amoureux ainsi se biaise, visant la femme sous couvert de s’adresser à une partie de son anatomie.
L’Aventure médiévale a cédé le pas aux joutes verbales, les forêts obscures aux velours des salons ; la « belle dame sans merci », si elle est toujours à tenir entre ses mains le sort l’homme, n’accorde plus ses faveurs au vainqueur d’un tournoi ou au chevalier qui revient victorieux de sa quête mais à celui qui aura fait le plus bel assaut d’esprit en matière de conversation – et qui saura se montrer le plus raffiné dans ses manières et sa vêture. Et c’est là l’essence même de la préciosité : bouleverser les mœurs de la noblesse et les tirer vers un culte du raffinement dont elles étaient à peu près exemptes.
Des lettres de Vincent Voiture on admirera le style alerte, la vivacité des formules et leur piquant – et les compliments qu’il ne manque jamais d’adresser aux dames et demoiselles à qui il écrit. Mais l’on s’attardera tout particulièrement sur la lettre CI (p. 93), la « défense du car » – conjonction mal-aimée alors de l’Académie – où il se montre si fin bretteur, à mots non mouchetés, mettant sa verve d’abord au service d’une question purement grammaticale pour la tourner ensuite vers quelque galanterie…
Ce livre se lira comme un diptyque dont les deux volets se peuvent apprécier séparément tout en demeurant attachés l’un à l’autre par une charnière ajustée au mieux. C’est un livre dont on pourrait dire qu’il est « très fabriqué », comme on dit de certains qu’ils sont « très écrits » eu égard à leurs qualités littéraires. Plaisir d’un contenu ô combien rafraîchissant et réconfortant pour quiconque aime la langue choisie et délicate, plaisir aussi de l’objet-livre – couverture, papier, police de caractère, mise en page… Du bonheur à l’état pur pour tout esprit raffiné goûtant comme des épices rares les désuétudes de langue et de manières.
isabelle roche
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Anonyme, Le Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture, La Bibliothèque coll. « Les Billets de la Bibliothèque », 2005, 123 p. – 13,00 €. |
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