A hue et à dia de Philippe Pichon
Il y a des écrivains si proches de vous qu’ils semblent des duplicatas d’un sosie qui mimerait la décalcomanie. Les vrais écrivains sont des généticiens d’avant-garde qui entremêlent leurs gènes bien plus que les petits pois de Mendel. La plupart des pisse-copies – et de leur « sucrerie démoniaque d’abréviateurs » pour parler comme Léon Bloy – ne pensent qu’à ne pas mettre en péril leurs week-ends par lesquels ils engrangeront suffisamment de « péripéties » pour conchier un énième roman.
On écraserait leurs cerveaux avec un rouleau à pâtisserie qu’on n’aurait pas de quoi remplir un moule à madeleine. La plupart des écrits ne sont que des répliques de friponnerie, plus ou moins ronéotypables. Avec Pichon, nous sommes en littérature : on n’écrit pas des livres. C’en est drôle et déroutant, car Pichon parle avec ferveur et brio d’écrivains que je ne lis guère faute de les sentir et donc de les apprécier. Ainsi, sa faconde me suffit et excède la nature de ce vers quoi elle penche. Sa verve est sans condition et cette inconditionnalité du talent me rapproche de ce dont je me détourne coutumièrement.
Pichon « pousse mémère dans les orties pour un moment radical de liberté ». C’est exactement cela, être un écrivain : sortir avec les fesses rougies d’un nid de plantes urticantes. L’excès doit être une seconde nature, une troisième voie, une face nord. Pichon n’a pas besoin de me convaincre de ses lectures. Son écriture est une raison suffisante ; la conviction est une forme de la vulgarité et Pichon ne l’est jamais même dans ses grognements. Il nous interdit de vivre et penser comme des porcs. Porcher n’est ni un état ni l’étable une option. Il a un côté mousquetaire dans les habits d’un hussard. J’aime l’idée qu’il serait avec d’autres le successeur de Paul-Louis Courier, l’inventeur du pamphlet. On ne lui souhaite évidemment pas la même mort. Le pamphlet vient de l’anglais « pamphlet », diminutif du latin Pamphilus, qui est le titre d’un poème du XIIe siècle, titre issu du grec ancien qui signifie : « qui aime tout ». Le pamphlétaire est un homme qui aime tout. Pichon l’exemplifie merveilleusement, même s’il n’aimerait pas cette définition et se voit plutôt comme un lecteur « sans avis sur tout ». Mais quand on aime tout, on déteste beaucoup, car « avec les écrivains sans style et sans imagination, les comptes se règlent sur le champ ». Il faut savoir tirer l’épée pour contrer un « public (qui) se trouve à l’aise, bien au chaud et la tête vide ».
Un vrai écrivain est toujours pudique. Seuls ses mots font du naturisme : en effet, il faut « ne rien devoir à ce qui ne relève pas du seul pouvoir des mots ». Et, il faut aller les chercher, car ils « ne livrent jamais le fond de leur sac ». Un écrivain, ça racle la fosse commune avec une pelle à tarte. C’est un égoutier dans le grand cloaque, là où il n’y a pas « à raconter Duras ». Pichon montre une fois encore que la littérature prolonge les abysses, les prorogeant et les longeant. Égoutier et scaphandrier. Il n’y a qu’elle pour penser le fond de la mer les pieds dans une canalisation.
Avec bonheur, Pichon pose l’idée que « les artistes œuvrent « aveuglément », étant des « génies », plus obscurs à eux-mêmes que tout autre ». Il marche sur le « type des platebandes de pensées », comme tout écrivain qui se respecte et donc se rend suspect, conscient que tout s’estompe « en vaines impressions fugaces et en déveines éphémères… Voilà pourquoi écrire est synonyme de vivre, est la vraie vie ».
Sans écriture, tout sent les catacombes ou la toile cirée. Pourtant, Pichon se demande : « Qu’est-ce que la littérature ? Un canton minuscule du vaste domaine » dans lequel son œuvre « est un œilleton ». Mais quel clignement d’œil ! On ne s’ennuie jamais avec lui. C’est comme un frère inconnu, vivant dans une famille d’accueil qu’on retrouve au parloir postérieur des convergences. C’est donc le contraire d’un « accident du tout-à-l’égout » pour reprendre l’expression de Gracq.
Pichon est un écrivain de « gaillard d’avant… l’œil braqué d’avance sur les nouveaux mondes ». Avec lui, « on a les yeux bien ouverts, lorsqu’on marche sur les eaux ». Un critique, et plus particulièrement un critique qui est aussi un écrivain, est une sorte de transfusion. Il nous injecte dans les veines tous les écrivains, même ceux qu’on n’aime pas, si bien qu’on se trouve capable d’ouvrir de nouveau un de leurs livres.
Pichon sait la valeur du sang et le partage sans fin. Il sait également que rien n’est à sa place et que l’espèce humaine ne vit que sur des énigmes et des apparences. Alors, lisez Pichon, non seulement vous jouirez, mais vous verrez également que la littérature est un soubresaut dans une secousse.
valery molet