Jean-Paul Gavard-Perret, Exquis maux, La mère à boire

Jean-Paul Gavard-Perret, Exquis maux, La mère à boire

Dans Exquis maux / La mère à boire, publié aux Éditions Douro, Jean-Paul Gavard-Perret livre une traversée poétique où le langage et le désir s’entrelacent avec une audace singulière. Fidèle à sa réputation d’« arracheur des pieds de vigne de la bienséance », l’auteur propose un recueil incisif et charnel qui bouscule les codes de la littérature érotique et poétique.
Le livre s’impose d’emblée comme un objet d’art textuel puissant. Alliant virtuosité verbale, calembours subtils, jeux de mots et ruptures de rythme, le poète détourne la langue classique pour inventer une syntaxe du désir. Aussi le double titre annonce d’emblée la couleur et le rythme de l’œuvre.
Ça fonctionne comme un double miroir où la langue française se déforme et se démultiplie. Exquis maux : l’homophonie évidente avec exquis mots installe d’emblée la tension centrale du texte. Pour Gavard-Perret, le langage n’est jamais neutre : écrire sur le corps et le désir implique de blesser et d’être blessé. Le « mot » est à la fois l’instrument de la jouissance et le vecteur de la souffrance érotique. La mère à boire : en détournant l’expression populaire « ce n’est pas la mer à boire », l’auteur s’attaque à la figure originelle et matricielle. Le glissement de la mer (l’élément aquatique, le flux) vers la mère installe une dimension psychanalytique et orgiaque. Le corps féminin devient un océan insatiable et inépuisable qu’il faut tenter d’épuiser ou de boire jusqu’à l’ivresse.

L’écriture de Jean-Paul Gavard-Perret refuse les conventions de la poésie lyrique traditionnelle. L’auteur s’inscrit dans une tradition libertine et irrévérencieuse (dans la lignée de Sade, Bataille ou Joyce), où la chair est explorée sans fard ni fausse pudeur. Le texte procède par chocs syntaxiques, calembours incisifs, ellipses et ruptures de rythme. Les mots deviennent des fluides, des muscles, des morsures. Ainsi, l’érotisme chez Gavard-Perret n’est jamais lourd ni pompeux ; il est sans cesse traversé par un sens aigu de l’absurde, de la farce et de la dérision.
La paronomase est le moteur même du titre. En faisant résonner des termes que tout oppose en apparence (la douleur et le plaisir, la langue et la chair), Gavard-Perret force le lecteur à entendre ce qui se cache sous la surface des mots. Le corps souffre de ce qu’il exprime, et la langue jouit de ses propres blessures. La musique du texte repose sur des cascades de sons, des allitérations et des échos phonétiques qui évoquent le souffle, le halètement ou le flux des fluides corporels. La poésie y est pensée comme une partition sonore et organique. En tordant les expressions figées, l’auteur dynamite la langue convenue. Il redonne aux mots un poids charnel et subversif, refusant la langue de bois ou la préciosité stérile.

Chez Gavard-Perret, jouer avec les mots, c’est toucher l’autre. Le poète manipule le langage avec la même intensité et la même audace qu’un amant explore un corps, faisant de chaque phrase un espace de friction, d’humour et de désir.

Jean-Paul Gavard-Perret, Exquis maux, La mère à boire, la Bleu-Turquin/Douro, 2026, 72 p. – 15,00 €.

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