Constance Chlore (Orphéee // Le monde vibrera comme une immense lyre // Eurydice) et les clés du royaume – entretien

Constance Chlore (Orphéee // Le monde vibrera comme une immense lyre // Eurydice) et les clés du royaume – entretien

Constance Chlore provoque la transsubstantiation du pouvoir idéalisant et c’est un régal offert par une puissance pénétrante, intrusive, subtilement venimeuse et apaisante. En jaillit un amour immense dont la surface fait peau neuve par effet de plis et de vagues des vocables. Surgissent les échanges entre les pressions venant de l’extérieur et les pulsions profondes. L’écriture poétique devient l’acte textuel au croisement des résolutions d’hypothèses. Cet acte révèle non pas une essence mais un devenir au sein d’un système qui n’a plus besoin comme pré-texte de la réalité. L’écriture devient le médium moins du retour sur l’enfance que de son avancée. Elle est aussi la réponse cherchée aux angoisses de l’homme devant la temporalité. Et Constance Chlore ouvre le temps par effets d’échos. Elle crée le passage de l’actuel au virtuel, du réel au possible.


De Constance Chlore, Orphéee // Le monde vibrera comme une immense lyre // Eurydice, Editions L’herbe qui tremble, 2026, 308 p. – 20,00 €

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’état d’excitation à l’idée de poursuivre une lecture ou d’en commencer une nouvelle, être en cours d’écriture, en recherche, en chantier, i.e en train d’essayer de construire un objet avec des mots et des phrases. Une forme d’intensité qui rassemble les énergies et les oriente. Crée du sens.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?

Je rêvais souvent que je volais dans les airs. Cela m’arrive, encore, plus rarement.
J’ai trouvé d’autres échappées ─ dans le réel !

A quoi avez-vous renoncé ?
A mettre au centre, tout au centre, et uniquement : l’écriture. La vie est devenue heureusement beaucoup plus large ; j’ai développé et accueilli d’autres sens à la vie !

D’où venez-vous ?
De Belgique et du livre de Réjean Ducharme, « L’avalée des avalés. » Je suis née en Belgique. Mais je pourrais dire aussi que je suis née en partie de ma lecture du livre et de la rencontre avec le personnage, Constance Chlore, inventé par Réjean Ducharme.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?

Le sens pratique, le peu de soucis du regard extérieur, une attirance pour l’Asie.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Le café au lit, un livre en mains !

Comment définissez-vous votre vision des mythes ?
Symbolique, cathartique, initiatique. Une traversée imaginale de l’inconscient. Les mythes offrent une traversée de ses propres luttes et énigmes.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Une femme en chemise de nuit qui descend des escaliers vers la cave ─ une bougie à la main. Un tableau de ma grand-mère maternelle, Suzanne Ranwez ; elle était peintre.

Et votre première lecture ?

« Oui-Oui, le joyeux ! »
Mais la lecture qui déclencha l’envie de lire à l’infini, c’est « Détruire, dit-elle » de Marguerite Duras.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Du jazz (Charles Mingus, Bill Evans, Susanne Abbuehl, Portico Quartet, Carla Bley, Edouard Ferlet), de la musique classique (Debussy, Janacek, Schubert, Scarlatti, Britten), contemporaine (Stockhausen, Ligeti, Cage, Kagel) et puis toutes celles qui font danser !

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Les vagues » de Virginia Woolf.

Quel film vous fait pleurer ?
« Andreï Roublev » de Tarkovski

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
J’espère me voir moi !

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?

Jean-Luc Godard

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Le site de Delphes. Je l’ai visité lorsque j’avais 20 ans. J’y ai ressenti une puissance, une énergie, un mystère, pour ne pas dire une magie que je n’ai jamais éprouvée ailleurs.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Les artistes qui m’attirent le plus ne sont pas ceux dont je me sens la plus proche. Mais ceux qui m’élargissent, me questionnent, me déplacent, me posent des énigmes, ouvrent un espace en moi. Je pense, par exemple, à L’annonciation de Fra Angelico au couvent San Marco, à Florence. « Les élégies » de Rilke ; « Les Hymnes » d’Hölderlin, « Le bâtisseur de ruines » de Clarisse Lispector, « Stimmung » et « The licht » de Stockhausen, « Le naufrage du Deutschland » de Gérard Manley Hopkins, et de manière plus large Kandinsky, Kawabata, Man Ray, Soulages, Eschyle, Li Po, Paul Valéry, Hiroshige, Gertrude Stein, Virginia Woolf, Arnold Schoenberg, Paul Nougé, Natsume Soseki, Sony Labou Tansi, Jack Spicer, Walt Whitman, Jommeli, René Daumal, Hilda Doolitle, William Carlos Williams, Thélonius Monk, et bien d’autres.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?

Une fleur de lys.

Que défendez-vous ?
La cohérence avec soi, les autres, le monde. Creuser les strates de l’expérience ; les ingérer, les digérer, les intégrer.

Que vous inspire la phrase de Lacan : »L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Le désir prime l’être aimé ! On aime le désir et ce qu’il véhicule, projette, davantage que la personne elle-même. Qui n’existe pas, tout comme nous n’existons pas. Sinon à travers nos manques et nos désirs. Le travail sur les illusions et les phantasmes est énorme…

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Une capacité à dire oui d’emblée, sans tout comprendre, sans peur, est une porte. Une belle ouverture.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
En quoi les questions sont-elles porteuses d’énergie ?

Entretien réalisé par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 22 juillet 2023.



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