Eric Désordre (L’infiguré) et l’éloge de l’indépendance (et des Chamonix Orange) – entretien

Eric Désordre (L’infiguré) et l’éloge de l’indépendance (et des Chamonix Orange) – entretien

Se plaçant à l’intersection de la photographie et de divers médiums, Eric Désordre réfléchit à la relation de plus en plus instable entre la vision et la réalité, remettant en question la redéfinition du concept de vérité visuelle ou philosophique dans un contexte profondément médiatisé. Dans d’autres dialectiques de contrastes, il ramène l’attention sur la physicalité du médium à travers l’utilisation du noir et blanc analogiques. Dans son livre avec Anne de Commines (L’infiguré), il le réactive comme une expérience vécue et palpitante.
Son œuvre est une suite d’enquêtes visuelles ou intellectuelles comprises comme un geste critique et affectif. Son travail est de rupture consciente contre l’image polie et standardisée de la culture et des comportements sociaux. La force de l’œuvre réside dans le processus : la photographie mais pas seulement, le tout en abrasions, coupures et stratifications. Cela transforme image et pensée en une travail qui devient un acte de résistance culturelle.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le soleil.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Réalité.

A quoi avez-vous renoncé ?
À changer l’Autre.

D’où venez-vous ?
D’un terroir ; celui d’une famille du Sud-Ouest où tout le monde s’engueule et tout le monde s’aime. D’un milieu ; de médecins essentiellement. Socialement conservateurs, scientifiquement curieux, philosophiquement anarchistes, existentiellement rabelaisiens. Un peu de doutes et beaucoup de certitudes. Chasseurs, fin buveurs à la générosité profuse. Quelques enseignants, amis de Max Jacob, Marcel Béalu, Louis Leygues, correspondants de Louis Jouvet. Abonnés au TNP. Inutile de préciser que les premiers n’avaient pas les mêmes opinions politiques que les seconds, à de rares exceptions près. Des livres ; partout dans chaque pièce, à plat, en piles, sur les chaises, sur les tables, dans les couloirs. On les déplaçait d’une table à l’autre pour mettre le couvert.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?

La détestation de l’assignation ; une méfiance instinctive envers les clubs d’admiration mutuelle, les bandes, les coteries ; un sentiment de répulsion pour l’odeur de la meute. Peut-être que venant d’un clan tant aimé, je me méfie de toute forme de camarilla.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Un verre de porto.

Comment définissez-vous votre vision de la poésie ?
Je n’en ai pas de vision mais un sentiment : l’allégresse.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce livre en couple ?
La conversation.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Un panneau publicitaire dont, à l’âge où l’on apprend à lire, je réussi à déchiffrer le message vantant les mérites des biscuits Chamonix Orange. J’eus alors la révélation exaltante que le monde pouvait désormais m’appartenir.

Et votre première lecture ?
Je ne sais pas si ce fut la première, mais la fréquentation des Contes et légendes de la Grèce antique fut à l’origine de mon élan pour les histoires pleines de héros, de drames et de mystères.

Quelles musiques écoutez-vous ?
La musique baroque – tout Bach, Rameau, Scarlatti, Haendel -, le jazz, le rock des années 60-70, Debussy, Ravel, Satie, Stravinsky, Philip Glass, Steve Reich, les bardes – Brel, Brassens, Gainsbourg, Nougaro, Bécaud, Ferrer, Bashung, Reggiani…

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Amers », de Saint-John Perse.

Quel film vous fait pleurer ?
Je ne me souviens pas avoir jamais pleuré en regardant un film, mais avoir vu pleurer mon père à l’évocation de Billy Eliott.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Tantôt un être incertain, tantôt pour reprendre le propos d’un ami cher (Jean-Luc Maxence) « un homme faisant de son intimisme un exemple de sûreté de soi-même ».

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je ne crois pas avoir jamais osé écrire à qui que ce soit.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
La face nord des Grandes Jorasses.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?

Giorgio Morandi, Chardin, Nicolas de Staël, Christian Bérard, Roger Caillois, Zadkine, Fra Angelico, Pasolini, Kurosawa, Clouzot, Blake Edwards, Charles Laughton, Jean Cocteau, Jean-Pierre Melville, Brassaï, Aaron Siskind, Victor Segalen, Jose Luis Borges, Ungaretti, Vassili Grossman, Gilbert Lascaux, Rivarol, Chamfort, Cioran, Saint-Simon, Montaigne, La Bruyère, Albert Cossery, Mario Rigoni Stern, Primo Levi, Henri Michaux, Senghor, Georges Perec, Saint-John Perse, Julien Gracq.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Le sourire éperdu de celle que j’aime.

Que défendez-vous ?
Le droit de chacun à être ce qu’il est.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
L’amour, c’est rêver quelque chose qu’on a ou qu’on a pas, pour quelqu’un qui ne s’y attend pas.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Je la ferais aisément mienne si je ne me savais si facilement dire oui.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?

Il est temps de fermer la boîte de Pandore.

Entretien réalisé par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 11 juillet 2026.



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