Véronique Bergen, La mémoire des lieux
Au parfum de l’amour
Pour Sam Guelimi, sa collection Amazuz est conçue – dit-elle – « comme un hommage à ma mère, est associée à une image très prégnante, celle de la table de mon enfance, de mon adolescence ». Au-delà de l’hospitalité de cette table, elle ajoute : « je place cette collection dans la lignée de l’héritage de ma mère. Cette table devient un concept philosophique, une expérience créatrice, un processus de pensée partagé avec les autrices et les auteurs. Ce qui la singularise avant tout, c’est l’idée d’une pensée horizontale, égalitaire, qui confère à tous les textes la même importance ».
Mais le texte de Véronique Bergen les dépasse. Certes, son texte est né des « Terres de l’enfance », écrit pour un numéro de la revue de Guelimi mais elle lui a avoué sa propre « impossibilité de quitter l’univers, l’archipel des souvenirs que tu avais catalysés par ton invitation ». Dès lors, en raison d’une telle nécessité viscérale, elle a prolongé à la fois son texte original mais aussi sa propre quête.
Comme elle le précise, « j’ai tiré l’écheveau que ma courte fiction abritait, creusé la terre des mots que je n’avais fait que frôler du bout d’un verbe trempé dans la texture des sensations et les tremblés de l’enfance, de l’adolescence, de l’âge dit adulte. » Et de la complicité avec son éditrice s’est donc « bâtie une valse un peu hérétique, à deux temps, à mille temps » et son « livre-robe » jailli de sa première éclosion plus modeste.
Son périple et son voyage se fragmentent en divers temps poétiques et existentiels. S’y découvrent des âmes un peu spéciales, diverses genèses au milieu des arbres (fagus sylvatica entre autres) ; des paysages dont la plaine de Waterloo, des dates-clés (le 18 juin 60), des maisons de l’être et même celle du « pigeon », des dilemmes et des voyages dont au solstice hispanique mais pas que. Le tout dans le clavier des sens et de la sensualité où se croisent un chef d’œuvre olfactif, un amour presque unique puis une nouvelle féerie pour d’enivrer d’un tel sentiment. Le tout comporte quelques-uns des dessins d’enfant de Véronique Bergen et de ses photos-portraits à différents âges.
Ce livre (rare) nous permet de poursuivre son périple vers la plaine de Waterloo, à l’endroit où près de quarante mille soldats ont péri, où quinze mille hommes ont disparu ou été faits prisonniers. S’y élève au sommet de la butte encore « le Lion» – à savoir celui qui fut un héros de l’histoire. Même si bien, au-delà du « thanatotourisme », le lien de l’auteure avec la nature est plus important que les vieilles odyssées napoléoniennes. « Je plonge mes mains dans des herbes hautes », dit-elle, là où « Aucun son ne s’élève de la terre », même si deux cents-neuf ans plus tard, ces herbes discutent entre elles de celles qui, dans cette célèbre bataille, furent décoiffées, piétinées.
L’auteure emprunte encore bien des chemins pour s’arracher à ses déceptions et à la recherche de ce qui vient. Dans ce cas, nul besoin de déterrer des vestiges dans son archéologie intime faite de désirs même si parfois des éléments toxiques traînent. Mais l’auteure humaine si humaine et sensible reste imperméable aux ballets de la disparition et surtout de la survivance.
Bien plus pertinente que Fabrice à Waterloo ou qu’une femme amoureuse à Hiroshima, Véronique Bergen jaillit dans ce livre en son étrange proximité dans la hantise des lieux. A nous de suivre son avancée sauvage, folle mais lucide et raisonnée. Ici, un tel roman tient lieu de vérité qui à l’origine ne fut pas préméditée.
jean-paul gavard-perret
Véronique Bergen, La mémoire des lieux, Edwarda Editions, 2026, 190 p. – 26,00 €.