Des corons aux déserts et mangroves : entretien avec Patryck Froissart (Le joli temps des lolitas)
Poète avant toute chose, Patryck Froissart a connu le monde ouvrier du Borinage avant de partir et devenir professeur et voyageur fasciné par certaines cultures qui l’ont parfois épousé. Né des corons, il est devenu fin lettré. L’âge venant, ses livres lui permettent de faire le point avec ce qu’il a déjà vu, connu et aimé. En tous ces chemins il a emprunté la voie de l’humanisme. Elle est devenue sa ligne de conduite qu’il dessine et traverse. Le poète a toujours su comprendre le monde et s’y prendre. Ce qu’il ne savait pas, il l’a acquis en partage et dignité pour que les yeux s’acharnent sur la beauté du monde et ses valeurs même si parfois elles sont bafouées. Le poète face à celles-ci reste lucide.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La vue superbe et imprenable dont j’ai la chance de pouvoir profiter depuis ma varangue sur la baie de Saint-Paul, appelée par les premiers habitants de La Réunion « la baie du meilleur ancrage ». La supervision de ce paysage que je savoure tout en prenant mon petit déjeuner constitue une véritable recharge d’électrons poétiques et littéraires.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils se sont réalisés en grande partie. Dès l’âge de cinq ans j’ai décidé que je partirais un jour enseigner au Maroc, à l’exemple d’une de mes tantes. A 21 ans, ayant obtenu mon diplôme d’enseignant, je me suis fait affecter au Maroc, où j’ai vécu une seconde naissance dans un Moyen Atlas étrangement ressemblant à mes rêves d’enfant.
A quoi avez-vous renoncé ?
A 12 ans, après avoir fréquenté assidument et pieusement messes et catéchismes, peu après la communion, j’ai cessé de croire en l’existence d’un être divin destinateur et juge de nos actes, de nos pensées, de nos paroles.
D’où venez-vous ?
Je viens du Borinage, une région minière située entre Valenciennes et Mons à cheval sur la frontière franco-belge. J’ai grandi plutôt heureux dans un milieu ouvrier modeste, aîné d’une fratrie de cinq, dans un environnement idéologique communiste.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
La générosité et l’humanisme des idées dites de gauche. Chez nous, le parti communiste était appelé « le parti des partageux » : cela veut tout dire.
En bon lacanien, pourquoi Patryck ?
S’il s’agit du « y », il n’y a rien à en dire en ce qui me concerne : c’est mon père qui m’a déclaré tel quel à l’état civil. Ce n’est donc pas une coquetterie de ma part. En revanche, le père avait sans doute une relation étroite autant qu’obscure avec l’upsilon puisqu’il a inscrit « Ferdynand » avec un « y », le fils polonais qu’il a eu en Prusse durant ses cinq années de captivité (un frère supplémentaire dont je n’ai découvert l’existence qu’en 2013).
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Un « petit grand » plaisir : la visite de la plus jeune de mes petites-filles, Ayna, 5 ans, que j’adore et qui m’adore : « L’art d’être grand-père ».
Comment définissez-vous votre vision du monde ?
Je vois avec tristesse, souvent avec colère, voire avec rage, le monde (re)devenir chaotique, insensé, sous l’effet d’une humanité qui ne maîtrise plus son avenir, qui est en phase aiguë d’autodestruction. Ma vision en est définitivement pessimiste.
Préférez-vous le roman aux mémoires. Et pourquoi ?
Il n’y a pas forcément de rupture entre les deux genres, même si on tente d’opposer de manière catégorique récit fictionnel et biographie, et encore : le récit proustien relève-t-il exclusivement de l’un ou de l’autre ?
Quelle est la première image qui vous interpella ?
La réponse se trouve dans mon roman « Le joli temps des lolitas ».
Et votre première lecture ?
« Le vilain petit canard ». Inoubliable. Ma haine de la xénophobie vient de là, je pense.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Le champ en est fort éclectique : Brassens, Brel, Ferré, Ferrat, Lapointe, Bécaud… Dylan, Cohen, Baez, les chanteurs et chanteuses de blues et les groupes de rock des années 60 et suivantes, et quelques artistes actuels.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« La philosophie dans le boudoir ».
Quel film vous fait pleurer ?
« Nuit et brouillard ».
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un vieil homme en sursis
A qui n’auriez-vous jamais osé écrire ?
A Nelson Mandela, ce héros de la lutte contre le racisme, un personnage à qui je n’aurais jamais su exprimer mon respect et mon admiration, faute de mots assez expressifs.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
El Menzel (Moyen Atlas, Maroc), ce village rural, paisible, presque biblique, où j’ai débarqué en 68 et dont les habitants, les Beni Yazgha, m’ont accueilli et m’ont vite considéré, et me considèrent toujours, comme un membre de la tribu.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
En littérature française générale, très classiquement : Goethe, Chateaubriand, Diderot, puis Hugo, Balzac et Zola. En poésie : Mallarmé, Eluard, Char, Baudelaire
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un bon pour dix années de plus à vivre
Que défendez-vous ?
Dans l’ordre mais en tir groupé : la fraternité, la liberté, l’égalité. J’ai reçu en 71, un an après Senghor, le Prix des Poètes au Service de la Paix.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
C’est bien lacanien. Pendant que je chercherai d’une part ce que ne veut pas la personne que j’aime, ou que je veux aimer, ou de qui je veux être aimé, et que je confronterai sa réponse avec ce que je n’ai pas, ladite personne sera partie avec quelqu’un qui lui aura donné tout ce qu’il a correspondant à ce qu’elle veut. Oups !
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Un entretien avec quelqu’un comme Trump.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Quel personnage, fictif ou réel, féminin ou masculin, auriez-vous aimé être ?
Personnage fictif : Salammbô
Personnage réel : Che Guevara
Entretien réalisé par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 12 juin 2026.