Théodore Roszak, La Conspiration des ténèbres
Un thriller ésotérique monumental
En 1961, à Los Angeles, Jonathan Gates, étudiant en cinéma à l’université de Californie, fréquente une salle de cinéma spécialisée dans la production underground et le Nanar. Lors d’une projection, il découvre un film de Max Castle. Ce film des années 1930 génère un profond malaise dans le public. Intrigué, Jonathan visionne d’autres réalisations comme Docteur Zombie, La Maison sanglante. À chaque fois, le malaise se confirme. Or, certains plans font preuve d’une étonnante modernité. Partagé entre dégoût et admiration, Gates cherche à en savoir plus. Il retrouve d’anciens collaborateurs du cinéaste qui, tous, s’accordent à voir en Castle un génie. Celui-ci utilisait une technique qui permettait d’infuser des images par persistance rétinienne.
Contre l’avis de Clarissa, la jeune femme qui tenait la salle de cinéma où Jonathan a vu le premier film et dont il est devenu très proche, il décide de reconstituer la filmographie de ce réalisateur devenu maudit. Il découvre que Castle a reçu ces techniques de l’Église des Orphelins de la Tempête, une Église descendante du mouvement cathare, mouvement exterminé par l’Église catholique au Moyen Âge. Un adepte a repris le flambeau de Castle et séduit les masses et la critique. Gates découvre que cette Eglise a des projets destructeurs pour l’humanité. Il est enlevé. Clarissa disparaît. L’Apocalypse peut-elle commencer ?
Théodore Roszak invite ses lecteurs à entrer dans un thriller érudit et envoûtant qui mêle ésotérisme, enquête érudite, réflexions sur la maîtrise des mythes et une immersion dans les zones d’ombre de la culture occidentale. L’auteur déploie une intrigue forte, nourrie de références occultes, de théories du complot et de questionnements métaphysiques.
Cependant, très vite, l’enquête intellectuelle se transforme en course pour survivre, en poursuite dangereuse, lorsque le héros comprend que certains groupes cherchent à empêcher la résurgence de la vérité sur Castle.
La galerie des principaux personnages est fondée sur des figures avides de connaissances, des individus construits pour refléter les obsessions du roman comme la quête de vérité, la fascination pour le mal, le pouvoir des images. L’action se déroule dans un XXe siècle hanté par les totalitarismes, les manipulations médiatiques et les mythes ésotériques. L’intrigue navigue entre le Hollywood des années 1930, ses studios, ses zones d’ombre, ses scandales. C’est aussi l’Europe de l’entre-deux-guerres, où se mêlent occultisme, avant-gardes artistiques et montée des extrémismes. Elle prend en compte les États-Unis contemporains où les théories du complot trouvent un terreau fertile.
Le romancier appuie son texte sur le gnosticisme, cet ensemble de théories selon lesquelles la connaissance des mystères de l’humanité, du divin et du monde, est possible, nécessaire au salut de l’âme après la mort. Il installe également nombre de mythes autour de la lumière et des ténèbres. Il fait état de la belle époque de l’expressionnisme allemand quand des auteurs tels que Lang, Murnau, Wiene proposaient des productions extraordinaires. Il aborde des thèmes relatifs à la tentation du complot et au pouvoir des images. Il intègre le pouvoir hypnotique de ces dernières la façon dont elles façonnent nos croyances.
Ecrit pour être publié en 1970, Théodore Roszak prend pour source principale dans ce texte des images le cinéma. On ignorait tout alors du développement exponentiel de la télévision, d’Internet. C’est une belle description de la manipulation des masses. Il interroge sur la frontière entre érudition et obsession, sur la quête de vérité dans un monde saturé de récits concurrents, sur le mal comme force métaphysique, non comme simple dérive humaine.
Un livre dense, puissant, avec une intrigue qui installe nombre de réflexions sur des thèmes d’une actualité devenue encore plus brûlante, servi par une écriture incisive et une belle galerie de protagonistes.
serge perraud
Théodore Roszak, La Conspiration des ténèbres (Flicker), traduit de l’anglais (États-Unis) par Edith Ochs, le cherche-midi, mai 2026, 944 p. – 24,90 €.