Expérience narrative mémorielle (Vibrations)
Et si la mémoire n’était qu’une propriété émergente et contingente d’un organisme spécifique en interrelation avec un état singulier de matière ? Et si son émergence participait à la création d’une réalité stable et causale ?
Un récent appel à textes invitait les auteurs à « révéler le potentiel narratif et créatif de la mémoire » et à « surprendre nos six membres du jury en leur rappelant que la SF est une littérature de haut calibre, capable de faire émerger de nouveaux mondes, de nouveaux dilemmes, mais aussi de nouveaux rapports à l’identité et à la langue. »
Nous y avons répondu, mais cette nouvelle n’aurait pas pu trouver de meilleure place que celle que lui donne lelitteraire.com et ses fidèles lecteurs.
Alors, bon voyage.
VIBRATIONS
Le spatioport était immense, désert et silencieux. Plongé dans l’obscurité nébuleuse de cette nuit où le temps semblait s’être suspendu. Tout était baigné de faibles lueurs orangées, diffusées par la géométrie courbe et lisse des comptoirs d’embarquement et des gradins vides, à l’image de la voûte concave. Au centre de cette vaste salle, une machine de métal grisâtre et anguleuse apparaissait de manière presque insolite.
C’était un vaisseau. Il attendait, là, prêt à partir pour une destination dont personne ne savait rien.
J’ai avancé vers lui, lentement, comme si je craignais que mes mouvements ne déchirent la singulière suspension temporelle qui régnait dans cet espace ovoïde. Un homme a émergé de la pénombre, dans la luminosité ambrée du spatioport vide. Il portait une combinaison bleu marine, que j’ai pensé identique à la mienne, et était occupé à vérifier le matériel extérieur du vaisseau. Lorsqu’il m’a vue, il s’est redressé en m’adressant un grand sourire. Puis, tout en s’essuyant les mains dans un chiffon sale, sa voix grave s’est mêlée au silence sans vraiment le briser :
– T’es prête ?
Il continuait de sourire et son air affable avait l’air naturel. Je me suis dit que la frayeur devait être parfaitement lisible sur mon visage et qu’il essayait de me rassurer. Pour dire vrai, la perspective de ce que je m’apprêtais à faire me terrifiait. Je le faisais par obligation ; je devais passer par là. Toutefois, une partie de moi – cette curiosité mince mais tenace – se délectait de la situation. Comme il est étrange ce désir ardent de savoir, même quand la connaissance est périlleuse, irréversible et probablement mortelle…
Alors, oui ; sa jovialité me rassurait, quelque part. Je n’étais pas seule et lui, contrairement à moi, semblait confiant.
– Ça a l’air fou, hein ? a-t-il repris. T’inquiète, ma grande, on va y arriver.
Il a dit ça en riant, avec un clin d’œil et en me tapant amicalement l’épaule comme si nous étions deux vieux amis, alors que c’était la première fois que nous nous rencontrions. Son visage et son caractère m’étaient pourtant familiers. Non pas parce que je l’avais connu un jour, mais parce que nous connaissons tous quelqu’un dans son genre, si bien que je n’avais pas besoin de l’avoir rencontré auparavant pour savoir qui il était. En fait, il aurait pu n’être qu’un alter ego. Et c’était probablement ce qu’il était.
Nous avons pris place dans le vaisseau. Il ressemblait davantage à un avion de chasse qu’à une fusée. C’était la dernière technologie. Si fiable et fonctionnelle qu’il n’y avait même pas besoin que nous soyons assistés par la moindre équipe. J’ai observé une dernière fois l’immensité du spatioport nocturne à travers le hublot, en prenant place dans le cockpit. Il y faisait toujours aussi sombre et personne n’était présent pour voir les deux fous amorçant leur voyage définitif, afin d’aller là où personne n’était jamais allé avant nous. Et où aucune personne ne pourra en revenir – c’était une certitude.
Mon coéquipier a fait décoller le vaisseau et nous avons quitté l’atmosphère, dans le vacarme des réacteurs qui nous parvenait assourdi, comme si eux aussi craignaient de contrarier la placidité de ce moment. J’avais du mal à réaliser ce qui était en train de se passer. Je sentais des tremblements internes parcourir mes nerfs et assombrir mon esprit, menaçant d’y faire éclater un orage émotionnel à la moindre étincelle – manifestations physiques du concept d’énervement. J’ai essayé de me concentrer sur la procédure et les commandes, mais je voyais ce qui se passait à travers la fenêtre d’observation. Nous foncions à toute vitesse dans l’espace en laissant tout ce que nous connaissions derrière nous… C’était comme plonger dans un océan aussi énigmatique que funeste.
Et il est apparu. Titanesque et palpitant.
C’est difficile de le décrire avec ce langage limité qui est le nôtre… D’abord, nous avons vu son contour. Ce n’était ni une couleur dominante ni une masse lisse et précise, mais un enchevêtrement de fibres radiales et striées, parfois torsadées, parfois interrompues, formant des crêtes et des vallées irrégulières, des failles obscures, des cols serpentins, des bourgeonnements dentelés… Un enchevêtrement de reliefs fins et imbriqués de couleurs ocres, verts cendrés, bleus dilués… Et ce monde de reliefs et de couleurs était mouvant, de manière subtile, mais incessante. Nous pouvions le voir ; il palpitait et tournait lentement autour d’un précipice parfaitement circulaire. Un trou sans profondeur mesurable, où toute lumière venait mourir sans laisser aucune trace. Un vide absolu qui absorbait tout ce qui y tombait, sans jamais dévoiler ce qu’il contenait réellement.
Un œil.
C’est ce à quoi j’ai pensé. Une pupille, formée par son iris, qui nous observait depuis l’espace.
Il avait toujours été là, mais nous le découvrions seulement maintenant. Invisible, son influence gravitationnelle confondue avec celle du Soleil. Depuis des milliards d’années, sans même que nous nous en doutions, il avait toujours été le barycentre de notre système solaire.
À quoi pouvions-nous bien ressembler pour cet iris cosmique ? À un moucheron ? À un grain de sable ? Une infime particule de poussière…
Mon esprit n’arrivait même pas à stabiliser son image. Il n’avait aucun sens, en termes de géométrie spatiale. Il n’était même pas une sphère, ni un disque… Il était comme un de ces phénomènes oniriques ; quand on observe une table, avec ses quatre pieds et son plateau, et qu’on sait que ça n’en est pas une, car ça n’a pas réellement de pieds, ni de plateau.
L’iris s’est contracté. La pupille s’est dilatée et j’ai pensé que nous avions vécu toute notre histoire sous le regard de ce phénomène que nous ne pouvions même pas voir…
La lumière a subitement décru, découpée par des arêtes obscures, multiples et vertigineuses qui ne cessaient de croître, nous dominant de toute leur hauteur. Elle tombait en une fine pluie de poussière incandescente et formait un drapé qui se repliait sur plusieurs dimensions, happant ces silhouettes noires et effilées qui s’allongeaient toujours plus au-dessus de nous. Tout s’est mis à vibrer, formant un grondement sourd qui nous apaisait profondément… Mais les vibrations alentour ont changé, provoquant une saturation sonore oscillante, et nous avons su que tout était sur le point de basculer.
Alors, tout est devenu confus.
Une partie de moi s’est faite hésitante ; figée plusieurs secondes aussi bien mentalement que physiquement. C’est une sensation vraiment étrange. Comme… un décalage avec le monde, et même, avec mon corps. Un sentiment fugace de dysharmonie qui produit un frisson glacé à l’arrière de ma nuque.
Le battement régulier s’accélère soudain, accompagné d’une succession crescendo de froissements qui se rapprochent, telles les ailes d’un oiseau immense. L’ensemble forme des secousses qui distendent et courbent l’espace. Je ressens une chaleur à mes pieds et cherche une explication. Je vois qu’une roche molle et rougeoyante s’avance non loin. Elle recouvre d’étranges amas végétaux qui cascadent sur le sol ; les avale telles d’épaisses vagues striées d’une multitude de plis sombres. Elle recouvre bientôt mes pieds en grésillant, me procurant des sensations de picotements et d’engourdissement. J’observe avec délectation les percussions ardentes que provoque ce bouillonnement minéral. Je me sens vivifié… Jusqu’à ce que l’air m’apparaisse rafraîchi.
Je perçois alors des émanations gélifiantes s’élever autour de moi. C’est la raison pour laquelle il fait plus froid… Elles roulent jusqu’aux coulées et, au contact de celles-ci, la roche liquide s’immobilise, puis remonte le long de la pente végétale. Des cristaux se sont formés dans l’air, sous l’effet de cette rencontre thermique, et y restent en suspension. Mon regard se focalise et circule autour d’eux pour mieux les observer. Ils ressemblent à des flocons de neige immenses, de formes différentes et d’une étrange couleur jaune iridescente. Plus je les regarde, et plus ils croissent. L’air devient acide, ponctué d’un désagréable crépitement. Je me dis que c’est à cause des vibrations. Elles tentent de me compacter. En réponse, mon corps se disperse dans un élan spontané et les vibrations changent de texture comme je prends conscience qu’elles ont toujours été présentes et me redeviennent douces et agréables.
Je me tiens à présent sur les bords d’un creux immense. Je me demande pourquoi il existe. En regardant plus attentivement, je vois que le sol s’y effondre en grondant à des dizaines de mètres de profondeur, tandis que des grosses bulles de métal remontent paresseusement dans les airs. L’effondrement génère des soulèvements… Les vibrations sont paisibles ici. Elles sont des harmoniques cristallines à l’odeur de menthe rêche et je m’aperçois qu’une tour est apparue. Elle s’abaisse depuis le firmament pour prendre position au centre de cette caldeira en formation. La tour est constituée d’un seul bloc rocheux qui brille d’or et de bronze et forme une colonne aux courbes parfaitement lisses dont les angles droits saillissent en fonction de l’hésitation des astres. La tour est ronde en pleine lumière, puis cubique dans la pénombre. Puis octogonale, puis pyramidale… Je comprends qu’elle m’apparaît différente parce que je m’approche d’elle en sinuant d’un côté et de l’autre, si bien que mon angle de vue change en permanence.
Je prends conscience de la sensation de lourdeur dans mes jambes et le tassement du sol sous mes pieds. Des cascades de sable s’égrainent aux alentours telles des soupirs minéraux et je comprends que je marche au milieu de dunes, d’un violet plus ou moins pur et intense, qui s’étendent à perte de vue. Quelque chose a transformé ce monde et c’est pourquoi il est un immense désert. Cette tour est le dernier vestige mourant de ceux qui l’avaient habité.
Je me sens léger et allègre. Mon enveloppe s’étend sur la dune pour en épouser sa forme. Je suis ravi ; c’est beaucoup plus facile d’avancer ainsi et je commence à prendre de la vitesse. Je glisse… C’est une sensation si enivrante. Les dunes frissonnent des gloussements graves qui dessinent une myriade d’icosaèdres lumineux. Je me sens à la fois mou et plat, glissant dans un sens et tournoyant sur moi-même… Je pense qu’une partie de ma masse aqueuse s’est contractée avant de se relâcher brusquement, comme une détonation, m’ayant de ce fait entraîné dans une boucle de rotations planes.
Évidemment, propulsé ainsi, ma vitesse devient prodigieuse et je ressens une délectable jubilation à tel point que que je ne m’écoule plus. Je suis une brume électrifiée qui survole ce défilé, en me gonflant comme un nuage tourbillonnant, puis je descends en me compactant pour rouler comme un disque qui fend les airs… Et parce que je prends tellement d’envergure, mes parties éprouvent des sensations autonomes que ma somme perçoit de manière simultanée.
Là, je nage dans un empilement de gaz épais, caressé par ces drapés froids qui se déplacent en boucles immenses, lentes et majestueuses, entraînant tout ce qui s’y abandonne. Les couleurs ondulent, s’étagent et se mélangent. Des courants d’ocres laiteux, des bandes cérulescentes, des veines violacées… Les vibrations sont graves et ouatées. Mugissantes et célestes. Elles fluctuent en profondes respirations, exhalent des effluves chlorés et esquissent de massives arabesques.
Au même instant, une autre partie frétille dans de violentes secousses. Une superposition de claquements secs, de frictions rapides et de grondements continus qui s’emmêlent en une masse chaotique. Les sons hurlent, se heurtent, s’emmêlent, rebondissent… Des êtres minuscules de toutes sortes se meuvent frénétiquement dans des monticules et des cavités qui s’allument et s’éteignent, s’érigent et s’affaissent. Les vibrations s’enchaînent en une succession de motifs hérissés aux relents pimentés…
Ailleurs, je me languis dans les ruines d’un monde baigné d’une faible lumière rasante, d’un rouge sombre qui se diffuse dans toutes les directions. Les ombres des empilements de pierre s’étirent en hésitant d’un côté ou de l’autre, dans une chaleur chaude et constante, sans brûlure. Un monde nourri par une braise qui couve depuis des milliards d’années. De sorte que les cieux ne connaissent ni jour ni nuit, seulement ces éruptions de filaments lumineux qui le strient parfois de balafres écarlates. Les vibrations y sont un bourdonnement grave et infini, sur deux notes rapprochées, autour duquel sinue une onde plus aiguë. Elles forment de longs rubans qui se torsadent lascivement dans des arômes de cendres salées…
Et l’absence de quelque chose arrive soudain… Ça existe, sans avoir aucune existence. C’est une consistance inconsistante qui laisse juste un vide. Je me trouve au cœur d’un repli hermétique étrange et déroutant, surplombé d’une ombre massive qui s’agrandit… C’est cette ombre qui obscurcit mes sens. Sa vibration est un hurlement unique qui fissure l’espace dans le lointain et charrie un sentiment de douleur au goût amer.
Je me dilate et me décentre aussitôt, attiré par d’autres oscillations… Légères et variées, plutôt que graves et répétitives. Je suis la direction de cette tessiture sonore immense qui provoque des palpitations aériennes. Elle dévoile un monde baigné d’une lumière vive, émaillée de grèges et d’azurs. C’est un long rivage clair qui m’apparaît clignoter en raison de ce pilier d’albâtre qui apparaît et disparaît à plusieurs endroits en même temps. Partout et à chaque fois, il est constitué de cette même roche granuleuse, d’aspect fragile, et prend une forme concave. Son pied ne fait qu’un avec le sol et son sommet s’aplatit de part et d’autre pour former des voûtes, veinées d’ocres et de bruns, similaires à de larges tentures qui rejoignent le sol pour s’y fondre. Au-dessus de moi, elles ondulent au gré des vents parce qu’elle sont ténues et souples. Un goût de fer commence à pleuvoir ; ce sont ces toiles qui dirigent la brise à l’endroit où je me tiens. Le pilier d’albâtre s’alvéole d’espaces vides et je chois à travers le rideau de brume qui nappe maintenant le sol.
En deçà, une masse rougeoyante apparaît. C’est un océan cuprique et je plonge jusqu’à lui. Il étincelle sous les feux moirés d’astres lointains. Il murmure dans la nuit naissante et la clarté crépusculaire s’étire sur ma peau en y dessinant des entrelacs ondoyants. Cette caustique lumineuse déborde du ciel, enveloppe la terre et enserre tous ceux qu’elle rencontre : le rideau de brume, le balancement paisible des flots cuivrés, ma peau, mais également cette gigantesque créature lovée au sein des vagues dont j’aperçois de la présence… Et les gazouillis qu’elle produit forment d’admirables motifs tonals, tandis qu’elle se roule dans le halo des vibrations océaniques ronronnantes qui commencent à moduler leur intensité.
Je crépite d’allégresse. Je suis plein et entier. Je suis harmonie pure. Sans intérieur, sans extérieur. Sans désir. Je suis une synesthésie qui s’accorde aux vibrations qui me parviennent. Je suis ravissement pur de découvertes et je me dis que…
Un soudain vertige me paralyse, mais je ne comprends pas pourquoi. Ce… décalage ? Avec mon corps. Entre ce qui se forme à l’intérieur et à l’extérieur de mon enveloppe… Cette brusque disharmonie qui produit un frisson glacé. Je me sens trembler. Les entrelacs lumineux… Je percevais les entrelacs avant que… Avant ?… Maintenant, je suis… Je ne fais plus rien. Je reste immobile, confus et perdu. Replié sur l’intérieur.
Une masse hurlant une vibration unique et sombre apparaît. J’ai cet étrange sentiment de la connaître… Sans savoir ce que cela signifie exactement. Son hurlement est si proche et si douloureux que je me débats violemment et fouille autour de moi. Je discerne alors une succession de vibrations fluettes vers lesquelles je fuse avec soulagement, en m’allongeant et m’affinant comme un fil.
Une prairie de hautes herbes rouges apparaît au-dessus de moi. Le va-et-vient léger de leur tige me caresse et leurs mélodies polytonales m’apaisent. Elle font taire cet horrible sentiment de douleur que je ressens… Et cette… tristesse ? Cette sensation de perte. De vide. Je plonge entre les brins pourpres qui deviennent un défilé sombre et rugueux, comme une grotte. Une lame rectangulaire attire mon attention. Elle jaillit sur le bord d’un pan horizontal constitué de ces mêmes lames fixées les unes à côté des autres. Je m’en approche et m’aperçois que, contre toute attente, elle contient une cavité. C’est fin comme une planche et à la fois épais et creux comme un tiroir. À l’intérieur, se trouve un amas de bulles écailleuses aux couleurs resplendissantes. Il nage dans un liquide argenté. Je le trouve magnifique. Alors, je me compacte pour le distinguer très précisément ; en capturer les moindres détails et les figer en une image sensorielle que je veux conserver. Comme si je pouvais la graver à l’intérieur de moi. Mais l’être se fragmente en une nuée pâle, puis se condense en différentes silhouettes éthérées que je peine à distinguer. Leurs vibrations sont claires, calmes et amusées. Elles murmurent autour de moi :
– Tu traques èssap.
– Mais èssap t’échappes !
– Laisse passé séparé…
Une subite joie éclate et déferle en moi. Je prononce ces mots, encore et encore. Leur sonorité est si drôle ! Je ris tant… Je veux rire encore et le propager autour de moi. Je veux continuer… Revivre.
C’est ça !
Tout s’illumine, maintenant. Je veux me souvenir pour revivre l’instant ! Je répète cette phrase… Mais laquelle ? Je ne sais pas… Le monde est un tourbillon d’ombelles qui se dispersent et je ne comprends plus rien. Je me sens désorienté et les vibrations sont devenues une stridente cacophonie qui m’aveugle. Je ne perçois plus qu’un gribouillis illisible et je sais que je vais mourir si je ne m’ajuste pas… Je tente de me disperser pour capter à nouveau les vibrations et c’est alors que je distingue un monstre de matière figée. Il s’approche de moi, menaçant de me percuter. Contrairement au reste, il produit une sonorité unique et constante qui s’impose sans faillir. Elle ne fluctue pas, persistant dans une seule configuration. Je ressens une étrange impression, comme un phénomène déjà éprouvé, et pourtant, je sais que le concept même de répétition ne peut pas exister… La douleur m’irradie de part en part… Je me hâte de fuir et fuse vers des émanations de fleurs fanées à l’arrière-goût de miel.
J’atterris finalement face à un éparpillement d’éclats de verre, dans une ruelle nocturne éclairée par le halo jaunâtre d’un lampadaire. Je me penche sur ces débris, mais plus je m’approche, plus ils se rejoignent. Je tends ma main et ils s’agglomèrent en un ensemble parfaitement lisse et uniforme avant même que je ne les saisisse. Les éclats sont devenus un miroir. Je le ramasse et l’observe sous la luminosité de ce jour maussade. Le miroir reflète un ciel chargé et tumultueux qui surplombe la clairière humide dans laquelle je me trouve. Je repose le miroir au sol et il devient un éparpillement d’éclats réfléchissant le lampadaire dans cette ruelle obscure… Je suis dans une clairière, le jour, en tenant le miroir. Et dans une ruelle, la nuit, quand je le repose. Je jubile de ravissement et je me dis que…
Tout bascule. Tout tangue et vacille à l’intérieur et à l’extérieur.
Le sentiment de perte m’envahit… Encore.
Encore ?
Oui, parce que ce n’est pas la première fois.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Je sais juste que je ne sais plus.
Je veux dire que je ne sais pas.
Non, je ne sais plus. Avant, je savais ; maintenant, je ne sais plus.
Et le sentiment de vide… J’ai oublié quelque chose dont je veux me souvenir. C’est ça ?
D’affreux crissements caverneux s’abattent sur moi. Le monde alentour tressaute, comme un mécanisme qui se coince. Toutes les vibrations ne sont que d’horribles secousses répétitives et la douleur, virulente, se répand dans chaque parcelle de mon être… Mon rythme s’emballe. Je grésille, me hache… Je cherche en tout sens une vibration harmonieuse, tandis que le monstre immuable se rapproche. J’aperçois soudain des coulées de roches rougeoyantes. Je les ai déjà vues, avant. Si j’y plonge mes pieds, j’irai mieux… Non ! La douleur est si vive ; ça n’aurait pas dû me faire souffrir, mais me vivifier, je le sais ! Je l’ai déjà fait avant… Je me rétracte, horrifié par cette douleur incohérente ! Comment et pourquoi les choses sont différentes entre cet avant et cet après ? Il y a un avant et un après… Un présent et un passé. Et des choses qui prennent place sur cette ligne ; qui existaient et qui n’existent plus ; qui ont existé et qui existent toujours ensuite…
Tout change tout le temps et je ne m’en souviens jamais. Et, sans même que je m’en aperçoive, la masse de matière immuable me percute de plein fouet.
Ce fut si violent. Si soudain. Tout s’est précipité pour ralentir.
Je tentais de remonter ce fil qui ne cesse de se rompre, celui des choses que j’ai éprouvées antérieurement. Celui que j’abandonnais toujours pour rester en synchronie avec la fuite en avant de l’extériorité. Celui du repli hermétique que constituent les souvenirs – le miroir, le poisson-bulle, l’océan, le pilier… Finalement, j’ai hurlé de douleur, asphyxiée, rejetée dans le présent, en rythme avec cette vibration unique et tonitruante produite par ce monstre de matière au goût âcre et rugueux… Comme si, en voulant ancrer le temps en moi, je l’avais si distendu qu’il en paraissait pétrifié et que je m’étais moi-même pétrifiée en lui.
Depuis lors, je suis devenue cette masse solide, un peu molle et maladroite, avec deux bras, deux jambes et une tête. Je suis même un genre de masse solide : une humaine. Je vis dans un monde stable et cohérent. Tout y est lent et répétitif. Une action entraîne toujours la même réaction. Une cause produit toujours les mêmes effets. Un cycle annonce la venue d’un nouveau cycle dans une boucle quasi identique.
Mon corps entier en a besoin parce qu’il est fait pour ce monde. Il ne pourrait survivre autrement. Il a besoin de comprendre les informations sensorielles qui lui sont rapportées en y adjoignant une histoire qui, d’apparence véridique, lui permet de prendre une décision. Puis, il a besoin de conserver cette expérience des éléments passés importants, afin de se projeter dans un futur prédictible.
Et tout ceci est définitif. Il n’y a plus de retour en arrière possible.
Cela fait si longtemps maintenant. Parfois, je me demande si ma mémoire n’a pas faussé mes souvenirs pour qu’ils correspondent à nos récits, dans cette réalité stable dotée d’une logique et d’une linéarité qui nous semblent évidentes et inéluctables. Je me demande si mon voyage en vaisseau ne s’est pas déroulé de manière rétrochronologique, après mon absorption par cette masse de matière. Si mon coéquipier n’a jamais existé ailleurs que dans ce vaisseau et ce spatioport désert. Si tout cela n’était pas uniquement la première stabilisation de ma conscience humaine naissante. D’ailleurs, j’ai écrit « je » pour éviter ce « nous » par trop déroutant. Et pourtant, c’est bien « nous » que j’éprouvais…
Je me souviens d’avoir eu cette certitude que ce voyage sans retour était à destination d’un « état antérieur »… Mais lequel ? Est-ce celui d’une conscience multiple vivant au sein d’un barycentre cosmique, au gré d’une accumulation d’informations et de possibles, où tout ancrage passéiste s’avère fatal en ce qu’il provoque un déséquilibre immédiat avec le flux instable du monde extérieur ? Ou est-ce celui qui me caractérise maintenant, dans un monde perçu comme linéaire, stable et causal, où la mémoire et le récit sont des outils vitaux ?
Dans les moments les plus sombres de ma nouvelle existence, il m’arrive même de me demander si le monde que je perçois sous cette forme humaine est aussi stable et permanent que je le pense. Peut-être que la forme qui me caractérise a tant besoin de stabilité et de simplification qu’elle en altère la perception même de ce monde extérieur…
Avant, je ressentais un sentiment de perte et de vide et c’est la raison pour laquelle je me suis efforcée de me souvenir, je pense. Or, paradoxalement, ce sentiment ne m’a jamais quitté. Des décennies plus tard, je ne me souvenais toujours pas de cette chose dont je voulais absolument me souvenir, sans y parvenir.
Un jour, en parcourant ce monde, j’ai vu une tour. C’était un simple phare sur une grève de sable bordée par une pinède. La lumière rasante du soir venait ourler de feux roses et orangés les dunes de sable hérissées d’oyats devenus rouges, tandis que les pins maritimes découpaient des silhouettes sombres et effilées au-dessus de moi… Et soudain, je me suis souvenu de ce que je ne voulais pas oublier. De ce dont je mourrais d’envie de retenir, en me le répétant encore et encore…
Je me disais : « Souviens-toi. Souviens-toi de ce moment, parce que ce moment est celui où tu sens à quel point tu aimes ce monde en perpétuelle mutation. Dans lequel tout peut être et devenir simultanément, alternativement, sans ordre ni logique. Où tout ce que tu dois être au monde, n’est rien de plus qu’une synesthésie s’harmonisant avec cette réalité sans cesse surprenante. »
C’était ça, dont je voulais me souvenir. Je m’en souviens, maintenant…
Et je suis condamnée à m’en contenter.
Sophie Bonin, 2026