Grégoire Dubreuil, Heureux les pauvres en esprit

Grégoire Dubreuil, Heureux les pauvres en esprit

Ce livre est une sorte de testament posthume de Grégoire Dubreil mort en 2007. Il signa, sous le nom de plume d’Hugues Montseugny, « Un certain bonheur » et, en 1986 et avec l’accord de Michel Mourlet, et pour un franc symbolique, il prit la direction de la revue Matulu. Avec des bouts de ficelle, il publia une dizaine de numéros à la gloire du style et des textes oubliés. Il fit publier onze numéros dans lesquels il fit paraître des textes, entre autres, de Raymond Abellio, Jean Cau, Emil Cioran, Dominique de Roux, Jean Dutourd, Jean-Edern Hallier, Michel Serres et Kenneth White. En décembre 2001, il quitta Paris pour Dinan.
Epuisé par avance à l’idée qu’il allait falloir vivre ailleurs après avoir renoncé à « la tyrannie du voyage » où il connut « l’orgasme oriental, l’initiation californienne, le recentrage new-yorkais, la charentaise grecque, le retour au celtisme, les pissotières d’Amsterdam, le snobisme vénitien » et, ajoute-t-il, « je ne sais quoi encore ». Mais à partir de ces vaticinations (et bien d’autres), ce livre mémoriel.

Avant, il a déjà écrit de très beaux livres dans la lignée spirituelle de Pierre Drieu La Rochelle. Mais celui-ci prouve combien il fut habité, taraudé, rongé par la littérature. Ami fougueux, franc-tireur des arts, courageux il s’est jeté à la poursuite des magies de l’écriture. Et ce livre l’illustre.
Ayant quitté le vacarme de Paris, il se retira dans l’amitié des livres, dans une vieille librairie de Dinan. Grand brûlé des lettres, il rêvait d’une autre époque, quoique blessé par les mensonges de la politique. Dans cet inédit, il règle bien des comptes de tribus des loups. Il est parti pour chasser seul,« même si j’ai pu la trahir quelques fois, d’amertume ou d’orgueil, tant il m’en coûtait de briser ce que j’adorais, je sais que j’y aurai ma place d’enfant prodigue jusqu’à la fin, que je n’en finirai pas de revenir à ce campement marginal où nous nous tenons chaud en brûlant le bois de notre mémoire », écrit-il.

Il a respecté sa foi, la morale de ses exigences, la liberté de ses refus qu’importe – parfois pour se faire « couillonner » par des sbires. Mais depuis toujours, il a hérité d’une mémoire « dont le bonheur ne nous a jamais trahis, d’une morale qui a conduit ma tribu à ne jamais rien attendre des tentations du monde, à prendre notre bien et notre beau en nous-mêmes », précise-t-il et d’ajouter : « je vénère nos mères autant, sinon plus, que Dieu parce qu’en leurs flancs abattus elles continuent de nous délivrer la bénédiction de leur fidélité – et la chaleur de leur âme devenue immobile, la frêle étreinte de ce qu’il leur reste de chair, le baiser de leurs yeux qui ne se tiennent ouverts que lorsque nous sommes là ».
Il savait qu’un risque guette l’homme : ne plus savoir aller jusqu’à lui. Mais face aux petits propriétaires de la politique qui offrent des distractions consensuelles, il a maintenu sa force face aux chaos du monde. Sa règle illustre et synthétise ce beau livre en une phrase : « Il n’est d’invitation de l’homme au monde, qu’au seuil extrême de la pauvreté ».

Eclair de lumière et de vérité, il rappelle le secret du visage de Magali dont la nudité désarmée de son expression lui fut sans doute dédiée. Même si « L’essence du visage est pourtant un archaïsme d’avant-garde. », il retrouve ici le ton de sa sensibilité. Sa leçon reste d’ordre spirituel même si, pour lui, l’acte de vivre fut toujours celui de la souffrance. Mais il osa préférer la lumière que nous révèle l’ombre du calvaire de certains, et « au midi de leurs cendres ». Tout ici dans ce livre est d’une force coruscante.

Grégoire Dubreuil, Heureux les pauvres en esprit, Douro Editions, coll. Résonances dirigé par Jacques Cauda, Chaumont, 2026, 112 p. – 15,00 €.

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