Yves Léonard, Salazar. Le dictateur énigmatique
Un dictateur pas comme les autres
C‘est une figure bien énigmatique en effet que décrypte Yves Léonard dans cette belle biographie, celle d’Antonio de Oliveira Salazar, figure atypique dans l’Europe des dictatures du XXè siècle.
Atypique par son caractère et sa personnalité. Une sorte de moine-dictateur, célibataire endurci et assumé, aux liaisons aussi secrètes qu’étranges, vivant loin des fastes du pouvoir, ou même des mondanités. Un homme ambitieux mais timide, retiré mais objet d’un culte de la personnalité, neurasthénique même, migraineux, marqué par « une oscillation permanente entre une ambition insatiable liée à la certitude d’une mission quasi divine à accomplir sur terre, et une profonde défiance de soi et des autres. »
Atypique par son mode de gouvernement. Il ne fut, pendant plusieurs décennies, que le chef du gouvernement, cumulant parfois le porte-feuilles de la Guerre ou des Affaires étrangères, à l’instar de Mussolini, ce qui prouve que la dictature pouvait se passer de la fonction de chef de l’Etat. Mais point de totalitarisme ni même de dynamique totalitaire dans le Portugal salazariste. Un parti unique certes mais plus coquille vide que pieuvre tentaculaire. Un Etat fort certes mais pas d’étatisme. Une police politique, une répression brutale et même des camps – au Cap-Vert – certes, mais pas de terreur généralisée et de haute intensité.
Atypique enfin par son idéologie. Salazar défendait un Portugal du passé, celui des colonies, de l’Eglise et des valeurs traditionnelles : « une primauté absolue conférée à un passé sublimé, d’essence catholique, qu’il s’efforce de rendre présent, et une vision fixiste du monde dont sa conception de la religion forme le principal pilier. » Bref, une idéologie réactionnaire aux antipodes de la rhétorique révolutionnaire du fascisme, et du paganisme nazi que Salazar a tenu à l’écart, plus proche en réalité du maurrassisme – excepté le « politique d’abord » – et du corporatisme de Pie XI.
Salazar survécut donc à la Seconde Guerre mondiale grâce à une diplomatie habile, à la défaite de l’Axe par son anticommunisme viscéral et aux évolutions des années 1950-1960 en s’appuyant sur les piliers de son régime. Il mourut de sa belle mort dans son lit, écarté du pouvoir par la maladie et par ses « proches », laissant derrière lui un étrange régime que l’on comprend mieux à l’issue de ce dense et éclairant travail.
frederic le moal
Yves Léonard, Salazar. Le dictateur énigmatique, Perrin, janvier 2026, 527 p. – 26,00 €.