Yannick Barthe, L’Affaire d’Uzbin : le procès impossible de la guerre
Qui est responsable des morts à la guerre ?
Il est des livres qui entendent restituer un événement ; d’autres qui cherchent à le comprendre ; plus rares encore sont ceux qui interrogent les conditions mêmes qui rendent possible sa mise en débat. L’Affaire d’Uzbin appartient à cette troisième catégorie. Pour Yannick Barthe, l’embuscade du 18 août 2008 n’est pas seulement un drame militaire devenu objet judiciaire : elle est le révélateur d’une transformation plus profonde de nos régimes contemporains de responsabilité.
L’auteur ne s’attarde pas à reconstruire l’affrontement dans sa dimension tactique. Il ne réécrit ni la bataille ni le deuil. Ce qui l’intéresse, c’est le moment où la mort combattante cesse d’être pensée comme le risque consubstantiel à la guerre pour devenir l’objet d’une plainte. À partir de là, une ligne de fracture apparaît : si l’on peut porter devant le juge ce qui advient en opération, c’est que la guerre elle-même a cessé d’être un espace d’exception symbolique pour s’avérer désormais traversée par l’exigence ordinaire d’imputation.
Barthe mobilise pour cela la technique du blaming, notion empruntée aux travaux anglo-saxons sur la responsabilité sociale. L’intérêt de ce détour théorique tient à ce qu’il évite deux pièges symétriques : l’indignation morale qui dénoncerait d’emblée l’acharnement judiciaire, et le soupçon systématique qui verrait dans l’institution militaire un appareil nécessairement opaque. Ce que montre le sociologue, avec une précision parfois clinique, c’est la dynamique par laquelle une société transforme un malheur en faute. Or cette transformation suppose des médiations : médias, associations, experts, magistrats. La plainte n’est jamais pure émotion ; elle est un travail collectif de qualification.
Le livre prend alors une dimension plus large que le seul cas d’Uzbin. Il met en lumière un déplacement historique : la montée d’un régime de responsabilité généralisée, caractéristique des sociétés contemporaines, dans lesquelles le risque n’est plus accepté comme fatalité mais interrogé comme défaillance possible. La guerre, longtemps pensée comme domaine tragique échappant à la rationalité civile, se trouve réinscrite dans l’horizon d’attentes d’une société de la sécurité. Il faut des explications, des chaînes causales, des garanties, car l’aléa devient suspect.
C’est ici que l’analyse gagne en profondeur critique. Car si Yannick Barthe décrit finement la montée en puissance de cette exigence d’imputation, il ne l’érige pas en évidence indiscutable. Il en explore les tensions internes. La judiciarisation n’est pas seulement une quête de vérité ; elle est aussi une tentative de conjurer l’insupportable contingence de la mort. En cherchant un responsable, la société cherche à restaurer une intelligibilité du monde. Mais l’espace du combat résiste à cette rationalisation. Il expose la limite d’un modèle de responsabilité conçu pour des environnements stabilisés, non pour l’incertitude radicale.
Cette perspective invite à comparer l’ouvrage avec d’autres travaux en sociologie politique et en sociologie des risques. Là où Ulrich Beck analyse la « société du risque » comme un processus d’extension des dispositifs de contrôle, Barthe introduit une nuance essentielle : la guerre n’est pas un risque comme les autres. Elle engage une décision politique préalable, celle d’entrer en conflit. À ce titre, la plainte judiciaire ne vise pas seulement une éventuelle faute technique ; elle interroge indirectement la légitimité même de l’engagement militaire. La salle d’audience devient alors un lieu où se rejoue, sous une autre forme, le débat démocratique.
On pourrait toutefois formuler une réserve. À force de privilégier l’architecture conceptuelle, l’auteur laisse parfois en retrait l’épaisseur anthropologique de la condition combattante : le soldat apparaît alors comme figure dans un dispositif d’imputation. Or la spécificité de l’expérience militaire – discipline, hiérarchie, culture du risque assumé – mériterait d’être davantage articulée à l’analyse. De même, le contexte géopolitique afghan, évoqué en toile de fond, demeure relativement discret. Le livre choisit la focalisation sociologique au détriment d’une approche plus interdisciplinaire, choix qui assure sa cohérence mais aussi sa limite.
Il n’en demeure pas moins que L’Affaire d’Uzbin propose une réflexion de premier ordre sur le devenir judiciaire de la guerre. En scrutant la trajectoire d’une plainte, Barthe met à nu un paradoxe : nous voulons que la guerre soit maîtrisée comme un risque industriel, tout en sachant qu’elle relève d’un autre régime d’incertitude. Entre ces deux exigences se loge une tension que le droit ne peut entièrement résoudre.
Ainsi, l’ouvrage dépasse son objet apparent. Il interroge notre modernité politique, notre difficulté à accepter l’irréductible part tragique de l’action collective. En cela, il s’inscrit dans une tradition critique qui ne cherche pas à distribuer les torts mais à éclairer les cadres de pensée qui orientent nos jugements. Uzbin n’est plus seulement un lieu ni une date ; c’est un point de cristallisation où se révèlent les contradictions d’une société qui exige des comptes à la guerre sans renoncer à la guerre elle-même. Yannick Barthe n’apporte pas de solution : il ouvre un espace de réflexion. Et c’est peut-être là la véritable ambition du livre : déplacer le débat, non pour le clore, mais pour en montrer la complexité irréductible.
yann-loïc andré
Yannick Barthe, L’Affaire d’Uzbin : le procès impossible de la guerre, Paris, CNRS Editions, 2026, 218 p. – 23,00 €.