Xavier Dorison & Félix Delep, Le Château des Animaux – t.04 : « Le Sang du roi »
La désobéissance civile… des animaux !
La série raconte une dictature et un soulèvement.
Silvio, un taureau, a constitué une milice de molosses pour exploiter une communauté animale, les transformant en esclaves. Les animaux s’épuisent au travail. Tous plient l’échine, impuissants, dans cette pseudo république sous la coupe d’un président autoproclamé. Leur quotidien se passe dans des travaux dont ils ne profitent que très peu, les produits servant au tyran à obtenir du champagne pour lui et des croquettes pour sa meute.
Silvio met en avant la nécessité de les protéger des loups, une menace latente, mais qu’aucun animal n’a aperçu.
Azelar, un rat philosophe, réussit à convaincre une chatte, Miss B., de mener une rébellion… pacifique. Et leur révolution non-violente va coûter cher car…
Dans ce quatrième et dernier tome, après un mouvement de grève qui affecte gravement la production, et donc les avantages qu’en tire le président, les animaux obtiennent l’organisation d’une élection pour désigner leur dirigeant. Mais, comme tout dictateur, Silvio va mettre en œuvre tous les moyens pour…
En mettant en scène ces animaux, par ailleurs magnifiquement représentés, les auteurs tendent un miroir à notre société. Le ton employé est à la fois grave et léger, drôle et profond. Ils mettent en scène toutes les méthodes, tous les moyens utilisés par les autocrates pour truquer les élections ou, du moins, pour donner aux votants une seule ligne de conduite. Et la mise en œuvre des différentes méthodes se révèle payante. Le peuple a besoin de croire, contre toute logique, à des promesses qu’il sait au fond de lui, impossible à tenir. Et les populistes ont l’art d’employer efficacement ce moyen.
Avec Silvio, les auteurs ont un personnage idéal pour représenter la force brutale d’un dictateur. La taille de l’animal face à une chatte, une oie, un rat, est telle qu’elle impose une soumission. Face à cette montagne de muscles, à cette meute de molosses, mettre en œuvre une désobéissance civile relève d’une certaine inconscience, voire folie.
Le premier à prôner cette forme de contestation est Henri-David Thoreau (1817 – 1862), – coïncidence ? – un philosophe et écrivain des États-Unis. Il pratiquait cette forme de résistance en refusant de payer ses impôts, estimant que cet argent finançait des politiques qu’il désapprouvait. Xavier Dorison s’appuie aussi sur des exemples célèbres comme Gandhi qui enfreint la loi britannique aux Indes, Lech Walesa qui installe dans le bloc soviétique un syndicat libre, Srdja Popovic qui a mené un travail de sape contre le régime de Milosevic. Ce dernier raconte son combat dans un livre au titre éloquent : Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes.
Le dessin et les mises en couleurs de Félix Delep sont remarquables. Il déploie un tel talent pour animer ce monde animal ! Il présente de multiples facettes à ses personnages, les faisant évoluer au fil des événements, les dote d’expressions humaines mais aussi de réactions qui sont propres à leur race, comme le poil qui se hérisse, des attitudes défensives spécifiques.
Cet album termine une série exceptionnelle en apothéose. Un scénario empreint de l’atmosphère de plus en plus délétère de notre époque, un graphisme qui enchante le regard, font du Château des animaux une épopée qui reste dans les mémoires.
serge perraud
Xavier Dorison (scénario) & Félix Delep (dessin et couleurs), Le Château des Animaux – t.04 : « Le Sang du roi », Casterman, novembre 2025, 96 p. – 19,95 €.