Jim Jarmusch, Father Mother Sister Brother
Histoires haïssables (mais pas que) de famille
Toujours beau, ouvertement comique, distancié, sans blabla d’humanisme, et comme dans tous ses films, Jarmusch, avec Father Mother Sister Brother explore les liens secrets et relève des tensions entre autres évoquées par RZA et Tom Waits (acteurs fétiches du réalisateur). Surgissent dans ce film de nouvelles variations accordées aux précédentes.
Cette œuvre est en forme de triptyque. Y sont évoquées des relations entre des enfants adultes et leurs parents qui pratiquent une sorte de distanciation. Chaque volet se passe de nos jours, dans le nord-est des USA, Dublin et Paris en des rencontres avec des présents ou des absent(e)s.
Les dialogues mélangent banalités et finesses dans des écarts qui se différencient d’un « sketch » à l’autre, le tout avec peu d’indices sur les personnages esquissés. L’ensemble reste volontairement aléatoire, fragile et ironique. Les effets de lumière sont mis en sourdine pour que de telles visions demeurent des traces profondes entre émerveillement et terreur.
Preuve que les disfonctionnements du monde sont possibles mais créent des inventions. Entre autres avec musiques, sons, silences : traités par un tel poète cinéaste, son film devient un labyrinthe avec retours et avancées sans que rien ne puisse véritablement se cristalliser mais dans une recherche de justesse au bord de diverses zones de frontières. Et ce, proche de « Coffee and cigarettes ».
Rien n’est, comme toujours, anodin dans des plans animés par le goût de détails apparemment incongrus. Jarmusch polit une nouvelle fois son sens et son regard du cinéma. Ici, la famille est abordée apparemment avec nonchalance. Elle et accessoirisée pour que les sentiments individuels créent un malaise. Quoique larvé, il pointe. Certes, les certitudes semblent rendre l’âme mais, pour les personnages, leur complexité et leur piège sous réserve de distance demeurent des questions sans réponses.
Jim Jarmusch absorbe et sort tout ce qu’il a en lui sans faire de son cinéma sa propre psyché précaire. Sa grammaire visuelle (présence de l’eau, du verre, des miroirs et des vitres) joue de la transparence et du reflet non sans citations (de la Nouvelle Vague entre autres). Elles ne sont pas encombrantes mais vectrices d’humour pour faire l’économie de la psychologie et de la sociologie.
Au sujet de son film, Jarmusch reste précis : « je ne cherche pas vraiment à exprimer quoi que ce soit, j’essaye juste d’observer les personnages – qui ont des défauts, comme nous tous – sans les juger, et avec une certaine empathie ». Le film joue de l’amitié et du discordant, du drôle et de l’inquiétant – ce qui fait de l’œuvre un cinéma mouvement, fixe et débordant.
jean-paul gavard-perret
Jim Jarmusch, Father Mother Sister Brother, en salles le 7 janvier 2026.