Pour défendre la vie : entretien avec Sylvie Taque-Bauer
Sylvie Taque-Bauer, née à Moulins-sur-Allier, vit à Lyon depuis 1979. Elle a étudié la philosophie à l’Université de Clermont-Ferrand. Ayant été éducatrice (Administration Pénitentiaire) de 1976 à 2016, elle a publié des textes dans un ouvrage collectif édité par l’ENAP (“Dans la rupture des silences”, 2010) et a écrit sur Sitaudis « Blessures » et « Enfermement ». Sa pensée miroite dans une énergie où les mots ne sont pas les choses mais la réflexion qui s’entend par l’incarnation de ses mots.
A travers sa langue et son expérience, l’auteure donne l’idée que la pensée est un mouvement sourd. « La chair de l’homme » (pour reprendre un titre de Novarina) se présente chez elle où se déversent des histoires qui nous bouleversent. Ses textes – fragments reflètent le perpétuel mouvement. Tout fonctionne au nom de la variation là où la matière redevient poussière parfois pour exprimer ce qui arrive ou ce qui est arrivé.
Ajoutons que, par pudeur, Sylvie-Taque-Bauer a évité des confidences « sur la mort blessant l’enfance à jamais, sur le silence, sur l’âme chevillée au corps de sa grand-mère après une jeunesse tragique pendant la Première Guerre puis deux ans de camp de concentration, une vie de tragédies, sur cet héritage-là que je me dois de ne pas dilapider, sur Duras qui m’a accompagnée pendant toute une année de maladie après avoir lu L’Amant qui venait d’être publié, sur Modiano et tous les auteurs que je lis intégralement parce que je ne peux les abandonner, sur Stefansson qui m’a détournée du Sud, sur tous les auteurs qui évoquent la mémoire de ce que nous ne voulons plus voir revenir, sur mon métier dont je croyais qu’il tenait du hasard mais qui était de toute nécessité. Je m’arrête là pour rejoindre Grete Weil et cette terrible histoire de frontière, terrible comme toutes les frontières ». Chacun comprend combien une telle femme est d’exception.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La lumière du jour.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Toujours là, ils se sont adaptés aux années qui passent.
A quoi avez-vous renoncé ?
A rien de ce à quoi je crois. Je persiste.
D’où venez-vous ?
De celles et ceux qui m’ont permis de devenir ce que je suis.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Cette foi inébranlable dans la vie. Malgré tout.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
En début d’après-midi, lire près de la fenêtre.
Comment définissez-vous votre vision de la littérature ?
C’est une maïeutique. Elle donne à penser. Elle coupe le souffle pour donner du sens.
Peut-on estimer la vôtre comparable à la photographie N et B plus que la couleur ?
En noir et blanc, photographie argentique.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Au cinéma, le petit garçon au ballon rouge.
Et votre première lecture ?
Le « Contes et Légendes ».
Quelles musiques écoutez-vous ?
Bach, entre tous.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
De Duras à Camus en passant par Stefan Zweig et Kazantzaki. Si j’avais le temps.
Quel film vous fait pleurer ?
Hier soir, « Les choses de la vie ». Pleurer en son for intérieur.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un peu de ce que j’ai été, de ce que je suis et de ce que j’essaierai de continuer à être.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’ai osé lui écrire. A Marguerite Duras. Deux lettres. Le 20 octobre 1984 et le 24 octobre 1985.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Moulins pour l’enfance. Puis, Athènes, « ville première », la terre grecque, Gaïa. Entre les deux, Noël 68, l’éblouissement à Baalbek.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Choisir entre tous ceux qui me touchent, suscitent en moi une forte émotion, par l’écriture comme par l’interprétation d’une œuvre ou l’expression artistique, choisir quelques noms m’est impossible. Ils m’ont façonnée autant que les êtres aimés.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Ce qui se donne en silence, en un regard, un geste.
Que défendez-vous ?
L’humanité, la tolérance.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
La complexité de l’être humain dans toute sa splendeur !
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
L’essentiel est pourtant dans la question.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Ce sera pour une prochaine fois.
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour leitteraire.com, le 6 janvier 2026.