Virginie Ollagnier & Yan Le Pon, L’Escadron bleu, 1945
Une épopée incroyable dans l’angle mort de l’Histoire
L’album est librement inspiré du livre de Philippe Maynial – Madeleine Pauliac, l’insoumise. C’est l’histoire de sa tante, médecin pédiatre, résistante, lieutenante du service de santé des armées. Elle a 33 ans quand le général De gaulle l’envoie, en avril 1945, à Moscou. C’est de là qu’elle est nommée à la tête de l’hôpital français de Varsovie. C’est ainsi, qu’avec un groupe de onze jeunes femmes volontaires de la Croix Rouge françaises, elle va mener plus de deux cents missions de rapatriements sanitaires sur les routes dévastées de Pologne, où elles risquent chaque jour leur vie.
À Villeneuve-sur-Lot, ce 27 juillet 1946, trois femmes éplorées se retrouvent pour enterrer Madeleine. Elle est morte le 13 février 1946 dans un accident d’automobile à Sochaczew, en Pologne. L’une d’elle fait part de ses doutes. D’après elle, Madeleine dérangeait. Alors…
Et la folle équipée commence le 16 avril 1945, à Moscou où la lieutenante Pauliac est convoquée par l’ambassadeur, un général. Elle est vite briffée sur sa nouvelle mission où elle doit « …agir vite, sans espérer le soutien de l’Armée rouge, parfois même contre ses ordres, et rapatrier tous les Français avant « bientôt ». »
Et dans une Pologne où leur présence n’est que tolérée, ce petit groupe de femmes va vivre au cœur du danger, découvrir des horreurs…
Les auteurs racontent le périple de ces soignantes, les diverses rencontres dont certaines, malgré l’atmosphère de fin du monde, sont cocasses. Le nom du groupe vient de la couleur de leurs uniformes. Elles sillonnent des territoires ravagés pour mener à bien cette opération de sauvetage sans précédent. Il y avait quelques 300 000 Français dans cette Pologne occupée par l’Armée rouge. Ce sont les prémices de la Guerre froide. Staline a fait disparaître les membres du gouvernement polonais en exil à Londres pour installer un régime à sa botte dans le pays.
C’est à partir des archives de sa tante, puis celles récupérées par les descendants des femmes ayant composé l’Escadron, que son neveu peut construire le livre qui va servir de base au scénario de Virginie Ollagnier. Elle l’enrichit avec une documentation spécifique. Il faut aussi tenir compte du graphisme et de l’impact que peuvent avoir certaines scènes. L’Escadron bleu est parmi le premier groupe qui entre dans le camp de Dachau. Elle doit également remettre les petites histoires de chacune en perspective de la grande Histoire.
Il faut citer le nom de ces femmes dont l’héroïsme a largement dépassé celui de pseudo-résistants, honorés parce que les femmes, à cette époque, ont du rentrer dans le rang, faire des mioches et rester dans leur cuisine. Outre Madeleine, il y avait Violette Guillot, Janine Robert, Simone Saint-Olive, Aline Tschupp, Cécile Stiffler, Charlotte Pagés, Micheline Reveron, Jacqueline Heiniger, Elisabeth Blaise, Simone Braye, Françoise Lagrange.
Yan Le Pon a travaillé sur une impressionnante documentation, celle qui pouvait être réunie pour mettre en scène ces héroïnes, mais aussi pour donner aux décors l’état dans lequel elles ont pu les découvrir, les parcourir. Par exemple, les ambulances étaient des Katy offertes par l’Armée britannique, des véhicules conçus pour rouler dans le… désert et non dans des chemins très boueux. Il redonne vie à ces femmes admirables mais, avec sa mise en images, il va au-delà et livre un documentaire magnifique, d’une belle richesse.
Cet album est un superbe hommage au courage de ces femmes qui, faisant fi du danger, se sont portées au secours de personnes perdues, désespérées. Avec un scénario solide, inspiré, des planches remarquables, ce récit redonne foi en l’Humanité malgré les horreurs dans lesquelles il se déroule.
serge perraud
Virginie Ollagnier (scénario d’après le livre de Philippe Maynial – Madeleine Pauliac, l’insoumise) & Yan Le Pon (dessin et couleurs), L’Escadron bleu, 1945, Dupuis, Label Aire Libre, janvier 2026, 152 p. – 25,00€.