Linda Clerget prêtresse des femmes et de la peinture – entretien
Pour Linda Clerget, d’ombre et de lumière, le voile de la peinture invite la vie à se lever, à s’élever – toujours un matin de plus, un peu plus dans couleurs denses et légères. Elle ose dévoiler avec pudeur et faire vibrer la fébrilité créatrice de sens et de sensations. La contrainte de l’appui, la poussée de la main font que le contrainte n’est pas mesurable mais devient le noyau d’une troisième main invisible : celle qui fait de Linda Clerget une « vraie » peintre. Elle accepte la brisure par sa main qui n’est pas sa main. Elle ne peut la toucher (elle touche la gauche avec la droite, la droite avec la gauche) mais elle connaît cette présence de la main absente dont les deux autres sont les serviteurs.
La clé de l’art impose cette (dé)possession qui fait le corps et la peinture. Le corps par la peinture, par la chair qui la tient, la fait vibrer. Surgit le non-vu où se laissent advenir les choses que la vue gêne. Peindre c’est venir, passer puis ressaisir avec des formes en couleurs. Elles renvoient au silence, à l’extase en une qualification de l’inquiétude, de l’amour. Il y a un corps et un autre. Inséparables. Tout en sachant que c’est au-delà qu’ils existent. Reste une fraction de passion qui tient le monde en suspens. Sous la menace de l’inconnu.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Mon chien à promener, les miaulements de mes chats, mes filles à préparer pour l’école et l’odeur du café préparé par mon mari.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je les peins quand je ne suis pas occupée à les réaliser. J’ai ainsi appris qu’ils n’étaient pas toujours opportuns de les concrétiser.
A quoi avez-vous renoncé ?
A vivre dans un château enchanté ou dans une chaumière dans les bois, manger sans grossir, à sentir bon sans me laver, à exercer trop de responsabilités, travailler dans un bureau, dire tout ce que je pense.
D’où venez-vous ?
Je suis née et j’ai grandi à Paris.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Un cerveau en ébullition, un corps en mouvement, un esprit analytique avec des émotions invasives pour des choses sans importance, une éthique forte, le goût du risque malgré le vertige et le besoin de routines rassurantes, une curiosité pour la culture et la spiritualité à travers l’histoire et le monde, l’amour de la joie, du rire et de l’émerveillement anodin.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Mes séances de yoga/ respiration et la lecture de thrillers plus ou moins qualitatifs.
Comment définissez-vous votre vision des femmes ?
Multiples et amies.
Quelles couleurs vous attirent dans vos créations ?
Un mélange de couleurs criardes et pastels et plus récemment du blanc.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Probablement un Van Gogh.
Et votre première lecture ?
Sûrement Babar, les contes de Grimm, le Petit Prince puis Victor Hugo.
Quelles musiques écoutez-vous ?
En ce moment, j’aime beaucoup la musique africaine contemporaine.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je déteste relire.
Quel film vous fait pleurer ?
Casper.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Dans les mauvais jours : juste un machin. Dans les bons un être/ animal qui fait de son mieux pendant son passage terrestre pour survivre et s’apaiser avec le souhait de créer de l’harmonie et être un lien créatif entre le ciel et la Terre.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Mon corps et Dieu.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Paris et le désert.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
En ce moment, j’aime beaucoup les ouvrages de Gaspard Koenig. Les personnes décédées qui m’inspirent sont Jane Goodall, Jean Cocteau, Matisse, Nikki de Saint Phalle, Egon Schiele et les artistes anonymes des grottes de Lascaux. Parmi les personnes contemporaines, je citerai Claire Tabouret, Françoise Petrovitch, et Bret Easton Ellis.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Les secrets de la vie après la mort ou le pouvoir de voyager dans le temps.
Que défendez-vous ?
Le droit à la non-efficacité, au doute, à la recherche.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Une torture, je la trouve monstrueusement violente. Je pense que ce type de phrase propose aux gens sensibles de se sacrifier et glorifie des comportements nocifs et toxiques pour les excuser. Je crois que nous avons tous en nous un amour infini qui ne demande qu’à s’exprimer et être échangé.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
J’aurais dit plutôt non mais quelle était la question ?
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Pourquoi est-il intéressant de se poser des questions ?
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 26 janvier 2026.