Véronique Bergen, Saint-Just roman
Malaise dans les civilités et la juste sainteté
Exit l’Histoire. Du moins pas tout à fait. Voire au contraire car l’auteure annonce des demains qui peuvent pleuvoir en seaux d’assauts. Mais, plus « sage », Véronique Bergen entame une cantate romanesque en jouant sur des polyphonies même si, et comme l’on dit, ça se corse. Jaillissent les voix de Saint-Just et des autres révolutionnaires parfois allumés : Robespierre, Marat, Hébert, Danton Camille et Lucile Desmoulins et d’autres « sans-culottes ».
Mais l’histrionne ne s’arrête pas en si bon chemin. Surgissent les voix des contre-révolutionnaires, des royalistes, des moines et même de Brount, le chien de Robespierre. Néanmoins, entre toutou et toute la fiction tourne ou s’axe le personnage complexe de Saint-Just « remasterisé » par la créatrice et jetant aux ordures une pléthore de ses clichés. Grace à la « sainteté » plus ou moins juste de 1789 et de la Terreur, l’auteur remise l’idée du désir de révolution, ses devenirs, ses ruptures. Mais la fiction dépasse ici la guillotine même si, de près ou de loin, se crée un lien entre la mémoire des insurrections passées et celle des révoltes actuelles.
L’histoire et son mouvement est soumise sous le joug de l’auteure qui aligne – entre autres – de singulières formes de contestation . D’abord, sous la Révolution, les luttes spontanées furent une suite de fil-amant avant que depuis jadis et naguère, parallèlement, des mobilisations se pratiquent (qu’on pense aux Gilets Jaunes bien sûr). Bref, ce roman invente un carnaval sauvage avec des personnages alternatifs et faisant une doxa de leur indiscipline un moyen efficace de se faire récupérer.
Saint-Just partage ici cette soif d’une vie autre mais touille aussi d’autres valeurs sans qu’une politique de l’hospitalité soit un supremus tant ceux qui s’y frottent trônent sur des pics. Loin de toute théorique, Véronique Bergen invente ainsi la mémoire de l’héritage des luttes passées, sur le fil d’une méfiance viscérale envers pouvoir, compromis, récupérations. Certes, Saint-Just fabriqua du politique, un autre monde et du fil. Contestataire, emblématique, il vécut la politique entre individus, groupes et maître de cérémonie. Mais tout compte fait, est-ce manière pour lui de se muer en un « je suis par ce que nous sommes ?».
Cela permet de penser nos modes de vie car ce roman devient une réflexion sur cette question. Elle n’est pas la seule ici où pouvoir comme contre-pouvoirs passent à la Javel les existences. Certes, la Révolution a pu s’exporter ailleurs, mais, comme Bergen le décrit, « juste», entre possible et impossible, le jeu de dés de la politique est bien souvent pipé. D’où l’importance de la fiction pour dépasser le réel d’hier et d’aujourd’hui.
jean-paul gavard-perret
Véronique Bergen, Saint-Just roman, Tinbad, coll. Tinbad Roman, Paris, 2025, 140 p. – 17,00 €.