Anna Funder, L’Invisible Madame Orwell

Anna Funder, L’Invisible Madame Orwell

Eileen O’Shaughnessy épouse Eric Blair en juin 1936. Formée à Oxford (Elle eut Tolkien comme professeur), elle est poétesse, romancière et psychologue. Elle rejoint Eric en Espagne pendant la Guerre civile où elle s’implique et organise toute la logistique des hommes du PTI – Parti Travailliste Indépendants. C’est elle qui, lorsqu’ils sont menacés par des agents staliniens en 1937, va obtenir les passeports qui vont permettre au couple de rejoindre Perpignan, puis l’Angleterre.
Elle participe aux travaux littéraires de son époux qui commence à publier sous le pseudonyme de George Orwell. Elle relit les manuscrits, les annote, les corrige, les frappe à la machine. Elle participe, sans aucun doute, à l’élaboration des intrigues. Sa mort brutale d’un cancer en 1945 laisse Eric bien désemparé.
Ce dernier n’a jamais fait état de leur collaboration, laissant supposer qu’il était seul à l’écriture.

Anna Funder, dans cet ouvrage, s’attache de façon efficace à donner à une femme sa véritable place dans l’œuvre d’un auteur dont les biographes ont minimisé, voire occulté carrément le rôle. Son époux, lui-même, ne lui donne pas de prénom dans le texte qu’il rédige sur sa participation à la guerre d’Espagne, la désignant chaque fois qu’il ne pouvait faire autrement par sa femme. D’aucuns avancent alors que c’était pour la protéger des Staliniens, d’autres pour assurer qu’elle est restée en retrait pour organiser leur fuite.
En resituant la véritable place d’Eileen, Anna Funder aborde la nécessité de réévaluer une bonne partie de l’Histoire littéraire en mettant en lumière les rôles des épouses, des compagnes, des collaboratrices, toutes invisibles, mais qui ont pourtant joué un rôle essentiel dans nombre d’ouvrages.
Elle appuie son récit sur une correspondance échangée entre Eileen et une amie, lettres réapparues seulement en 2005.

Son épouse a eu, indéniablement, une influence importante sur les écrits d’Orwell. Ainsi, 1984 s’inspire, pour ses fondements, des idées émises par Eileen dans son poème écrit en 1934 End of the century, 1984. Elle décrit une État policier qui a recours au contrôle mental et qui a éradiqué toutes les libertés individuelles..
Anna Funder, à travers L’Invisible Madame Orwell, signe un essai féministe critique sur la place des femmes dans l’Histoire. Elle trace également un parallèle entre Eileen et sa propre expérience d’écrivaine au XXIe siècle. Elle illustre les enchaînements, les mécanismes de marginalisation des femmes. On peut toutefois considérer que réflexions personnelles d’Anna Funder sur ce sujet, si elles sont intéressantes, cachent à nouveau le travail d’Eileen. Certes, le texte peut être critiqué et les inconditionnels d’Orwell ne s’en privent pas mais il a le mérite de mettre en lumière, à partir d’un exemple flagrant, la manière dont les femmes disparaissent de l’Histoire. D’ailleurs, les deux œuvres les plus marquantes d’Orwell, 1984, La ferme des animaux, n’ont-ils pas été écrits quand il était en couple avec Eileen ?

Anna Funder, L’Invisible Madame Orwell (Wifedom – Mrs Orwell’s Invisible Life), traduit de l’anglais (Australie) par Carine Chichereau, Éditions 10/18, n° 6092, août 2025, 528 p. – 9,90 €.

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