Sophie Marvaud, Les neuf anneaux du Nil
Du bon usage des interstices mystérieux…
Elle a débarqué sur la rive occidentale du Nil avec deux compagnons efficaces et fiables. Elle est sur les traces d’un meurtre commis trente ans plus tôt. Elle n’a plus qu’une semaine pour échapper aux griffes d’une assassin. En effet, dans un mois, son époux aura retrouvé toute sa lucidité et pris conscience de son absence. Il lui faut trois semaines pour retourner à Berlin.
Qu’est-ce qui pousse cette dame de quarante-sept ans à se mettre dans cette situation ? Elle est l’épouse du brillant égyptologue, Richard Lepsius, considéré comme l’héritier de Champollion, et la mère de ses six enfants. Elle a dix-huit ans quand Elisabeth Klein, que tout le monde appelle Elise, est choisie par cet homme célèbre bien que ses joues soient rondes et sa taille épaisse. Elle va vivre dans son ombre jusqu’à ce jour fatidique. Elle regrette que Dieu ne l’ait pas rappelée près de Lui à la veille du 5 juillet 1875 car elle serait morte en paix, dans une totale ignorance…
Sophie Marvaud fait quelque infidélité aux temps préhistoriques, cadre de ses précédents romans – « Le Choc de Carnac », « La Chamane de Lascaux », « Les Lionnes de Chauvet » (Éditions 10/18) – pour installer son intrigue entre Égypte et Prusse. Cependant, elle installe des liens forts avec l’Égypte antique.
La romancière appuie son récit sur des personnages authentiques. Richard Lepsius est un égyptologue prestigieux considéré à l’égal de Champollion mais souffrant d’une maladie psychique. Son épouse Elisabeth a eu une fin de vie difficile. Placée en 1883 dans une maison de santé, elle y vivra dans une démence totale jusqu’en 1899, date de son décès.
Le foisonnant journal de voyage d’Ebkam, le géomètre de l’expédition, raconte en détail la campagne.
C’est en se faufilant dans des interstices mystérieux que la romancière installe une magnifique intrigue. Elle utilise la faillite financière du couple, quand Richard est forcé d’avouer qu’il a dilapidé la fortune de son épouse. Elle intègre aussi le fait que ses fils interdisent à leur mère de voir Anna, l’aînée, de plus en plus dépressive et qui meurt en 1882.
Le roman s’inscrit dans l’Égypte du XIXᵉ siècle, période des grandes expéditions archéologiques, une époque où l’orientalisme fascine l’Europe. L’auteure se sert de ce cadre social où le divorce est quasi inaccessible aux femmes, ce qui donne à la quête d’Elisabeth une dimension politique et intime. Reposant sur une histoire vraie, la densité historique du récit se trouve renforcée. Avec Elisabeth, le lecteur rencontre une héroïne mémorable, suit sa poignante transformation intérieure.
Une documentation solide ancre le récit dans une réalité historique précise. Le rythme narratif alterne enquête, introspection et scènes d’aventure et génère l’atmosphère des salons bourgeois européens et des paysages égyptiens.
Ce roman, où l’intrigue recherchée mêle mystère, histoire et quête personnelle, fait revivre une époque, donne voix à une femme qui bouscule les conventions sociales.
serge perraud
Sophie Marvaud, « Les neuf anneaux du Nil », Éditions 10/18, coll. Polar, mars 2026, 396 p. – 17,50 €.