Sarah Bordy, Nos âmes sombres

Sarah Bordy, Nos âmes sombres

Un cueilleur de champignons, en cette fin d’octobre 2009, découvre le corps d’un homme, un trou béant au milieu du front.
Berton, au petit matin, trouve près de la porte de l’Hyper U, un jeune garçon qui dit attendre sa mère. Celle-ci ne venant pas, il propose de conduire le gamin chez lui. Là, ils découvrent cette femme qui fait une tentative de suicide.
Julien, un gendarme ambitieux, se rend avec le jeune Dylan, dont il assure la formation, près d’un tas d’ordures qui brûle. Il est furieux que l’affaire Rollet soit confié à la police et charge son jeune collègue de suivre la piste ouverte avec le morceau d’enveloppe libellé au nom de Mlle Alice Gallo. Celui-ci trouve les coordonnées d’une Lisa Gallo, la sœur d’Alice. Or, quand elle lui révèle que celle-ci a disparu sans laisser de traces depuis vingt ans…
La police identifie le cadavre. Il s’agit d’Hector Rollet dont le meurtre offre de grandes similitudes avec celui de son frère Barnabé, il y a vingt ans.
Le père de Kevin, le maire de la ville, reçoit des lettres anonymes depuis une affaire de harcèlement presque étouffée, ce qui a motivé la tentative de suicide de son épouse. La mort d’Hector ravive des souvenirs, des non-dits, et suscite une tension dans les hautes sphères de la cité car…

Sarah Bordy installe un récit dense, tendu, établit des caractères puissants et une vision très pertinente des comportements et motivations humaines. Elle retient la cité, peu usuelle, comme cadre d’aventures, de Pontarlier dans le Haut-Jura. Elle installe une intrigue d’une belle subtilité autour d’un groupe de personnages bien représentatifs d’une société développée dans le cadre d’une petite ville où l’essentiel des habitants se connaissent et s’épient quand ils ne se jalousent pas.
Elle appuie son récit sur une série de thèmes autour de la violence, des non-dits et des mécanismes de domination et de la mémoire. Elle décrit une violence domestique, que celle-ci soit dans les rapports entre membres d’un couple, entre les parents et leur descendance. Si elle est silencieuse elle n’est pas pour autant sans effets. Elle provient aussi d’événements dramatiques vécus plus ou moins bien. C’est aussi la transmission de cette violence entre pères et fils, entre bourreaux et victimes, chacun portant les cicatrices des générations précédentes. Sarah Bordy excelle à montrer comment chacun, pris dans ses contradictions, peut glisser vers la brutalité ou la dissimulation.
Elle construit une suite de protagonistes aux âmes fissurées, pris dans des secrets de famille, des actions dissimulées, des regrets, voire des remords. Elle met en scène le pouvoir des notables locaux, la manière dont ils dissimulent, étouffent et manipulent les opinions. C’est aussi l’illustration de cette impunité dont ils bénéficient par leur complicité, par une forme de chantage. Chaque personnage porte sa part d’ombre et les secrets enfouis depuis vingt ans remontent à la surface avec une lenteur implacable. La ville de Pontarlier s’inscrit comme un personnage à part entière, installant une belle ambiance étouffante, opaque.

Avec une écriture impitoyable, sans fioritures, la romancière propose des portraits détaillés, fouillés tant psychologiquement, affectivement que physiquement. La description des décors, des lieux, est précise, réaliste, se révèle importante pour faire ressentir les atmosphères des scènes intimes, celles d’actions et la violence omniprésente.

Sarah Bordy, avocate pénaliste, signe roman noir remarquable. Elle engage une exploration des violences communes, des jeux de domination avec quelques secrets enterrés dans une petite ville de Franche-Comté. Elle impose son histoire par son atmosphère dense, son rationalisme psychologique et son art de faire croître une tension sans jamais céder à la facilité.

Sarah Bordy, Nos âmes sombres, Éditions 10/18 n° 6171, coll. Polar, juin 2026, 480 p. – 9,50 €.

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