Rodolphe & Olivier Roman, Victor Hugo – La Bouche d’ombre
Une plongée fascinante dans une folie mystique
Victor Hugo, ce 9 septembre 1843, revient d’un voyage en Espagne avec Juliette Drouet. Ils font halte à Rochefort pour se désaltérer dans un café. Machinalement, le poète feuillette l’exemplaire du Siècle posé sur la table. Un article relate la noyade de Léopoldine, sa fille, et de son époux, lors d’un naufrage. Il est fou de douleur.
C’est ce qu’il raconte le 12 septembre 1853, à Herbert Salliés, un jeune poète bisontin, venu le rencontrer sur l’île de Jersey. Il lui parle du drame qui a bouleversé sa vie et de sa première séance de spiritisme qui lui a permis de retrouver sa chère fille. Le jeune homme va alors entrer dans l’intimité du poète, être invité à Marine Terrace, la demeure et assister à des séances de spiritisme initiées par Delphine de Girardin. C’est le 11 septembre que les esprits répondent pour la première fois.
Le scénario offre une reconstitution historique des débuts de Victor Hugo dans le spiritisme et brosse un portrait psychologique du poète en exil. Après le coup d’État du 2 décembre 1851 perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo est banni par le décret du 9 janvier 1852. Il se réfugie à Bruxelles rejoint par Juliette Drouet. Mais lorsqu’il fait fait paraître son virulent pamphlet, Napoléon le petit, il est poussé par les autorités belges à quitter le territoire. C’est le 5 août 1852 qu’il arrive à Saint-Hélier, sur l’île de Jersey.
Le récit se place en septembre 1853 quand commencent les séances de spiritisme. C’est une immersion dans cette atmosphère, Rodolphe reprenant les dialogues consignés par le poète lui-même et par ses amis Auguste Vacquerie et Théophile de Guerin. Ces séances ouvrent sur cette Bouche d’ombre et permettent le dialogue avec sa fille adorée, d’abord, mais aussi des grands dramaturges comme Shakespeare ou Galilée, l’Océan… Elles inspireront les plus beaux vers des Contemplations.
Le dessin est d’Olivier Roman. Le trait réaliste et humain conjugue rigueur documentaire et composition quasi cinématographique. Il met en avant, avec joliesse, la mince frontière entre les mondes des vivants et des morts. Il retranscrit avec grâce les états d’âme des principaux personnages.
Les couleurs sont dues au travail minutieux de Cerise qui met magnifiquement en scène la lumière brumeuse de l’île avec un sens du clair-obscur remarquable.
Entre mysticisme, deuil et quête de rédemption, cet album retrace la métamorphose d’un homme brisé en mystique visionnaire. Documenté, fidèle aux sources historiques et témoignages d’époque, ce récit éclaire une facette de ce génie.
serge perraud
Rodolphe (scénario), Olivier Roman (dessin) & Cerise (couleurs), Victor Hugo - La Bouche d’ombre, Éditions Anspach, mars 2026, 48 p. – 15,50 €.