Philippe Pichon, loin des horizons de bout de rue (Déjeuners sur l’herbe avec Nathalie Rheims)
Les poètes flirtent avec l’amour. Pour des raisons obscures, les romanciers y sont rétifs. Je ne parle pas des écrivants pour qui l’amour revient à mettre de l’huile dans les rouages d’un sac d’os, d’une pelle à tarte et d’une impasse érotique. Je parle des écrivains, ceux qui n’aimaient pas aller à l’école.
Pour eux, l’amour « c’est quand quelqu’un vous ramène à la maison, quand l’âme revient au corps, épuisée par des années d’absence ». Il existe quelques rares aventuriers que la jungle sentimentale n’apeure pas. Coupe-coupe en main, anorexiques, puisqu’écrire « c’est refuser les aliments proposés par le monde », ils réussissent à dégager la sente, celle dont on ne veut pas guérir. Marcel Moreau, avec son superbe Nous amants au bonheur ne croyant…, avait ôté sa couleur kaki au récit d’amour.
Philippe Pichon y réussit également. Son livre est comme une grâce qui récalcitre. Il pourrait tout à la fois ajouter un chapitre de l’Anatomie de la mélancolie de Richard Burton et compléter merveilleusement le Si je mourais là-bas d’Apollinaire. Il est rare de ne pas dégueuler l’amour. C’est un exercice difficile. C’est un déséquilibre de la rupture qui s’étire.
Philippe Pichon nous prend par une main délicate, le verbe précis, la pensée propre, dans son histoire d’amour, sans chichi, sans injures, sans ressentiment. Il ne déjoue pas plus qu’il ne surjoue ; pourtant il sait que « le mal perpétré par un seul homme souille tous les autres hommes. L’inverse, pour le bien, n’est pas vrai… Le meurtre engage à chaque fois l’humanité entière, la sauve ou la perd à chaque fois, pas la bonté ».
L’observance est toujours vaine pour confirmer Saint-Augustin, à moins que l’amour n’obvie à cette assurance réitérée. Philippe Pichon est réservé dans l’impudeur d’aimer. On sait ce que n’est pas l’amour car la théologie apophatique est un art facile : Il n’est pas synonyme de resquille ou de toupet. Ce n’est pas « un présent funéraire ». Pour Pichon, l’amour « est la substance épurée du réel… le réel désencombré du quotidien ».
L’amour vous désencombre de vous, des autres et du monde. L’amour facilite la réalité, la désembue des questions sociales, de la famille, de la terreur de n’être rien et du choix de la cantine ; toutefois, même si lorsqu’on creuse le problème, « vous ne rencontrez qu’un trou blanc ».
Dans ce livre magnifique, il ne s’agit pas de roman – cette blague de grotte par laquelle, comme l’écrit Aragon dans Le con d’Irène, tout finit « par faire une histoire pour la crème, le surfin, le gratin, le copurchic des cons… Il y a des gens qui racontent la vie des autres. Ou la leur. Par quel bout la prennent-ils ? Enfin ils résumeraient n’importe quoi. Un escalier ou un courant d’air ». S’il n’y a pas de version romanesque de l’amour, il y a littérature. Le roman est une blague de Sioux perché sur un cheval de carrousel.
Quand on écrit, on aime nécessairement. On saisit mieux mais on comprend moins car « le savoir n’a aucune importance ». Un écrivain « écarte les airs » en somme. Entre l’amour et l’écriture, il n’existe ni parallélisme des formes ni convergence absolue. Pas plus qu’entre l’amour et l’amour.
L’amour forme une manière de « jour (qui) est un miroir » reposant sur nos fronts. Il nous suffirait de légèrement le déplacer ». Pichon est prévoyant de mots, sans épargne de sens ; il ne prend pas le chemin pratique de la tinette sentimentale, là où tout plonge, noirci, mais nous tient « en ces lieux indécis où nous nous tenons si mal ».
Déjeuners sur l’herbe avec Nathalie Rheims nous éloigne des horizons de bouts de rue et de zob. On partage cette facétie d’être amoureux ou plus exactement d’arpenter de nouveau l’enfance qui mûrit au même rythme qu’elle s’oublie. Si « la mort en nous c’est le maître, celui qui sait », l’amour manie la méconnaissance de cette maîtrise, même un temps. Il y a en nous une flemme de l’amour contre laquelle il faut jouter.
De même qu’écrire harnache la passion pour ne pas se démonter soi-même, le style doit permettre le « fouette, cocher ! » des véritables écrivains dont fait partie Philippe Pichon. Pichon est le « romancier » – même si on ne peut l’affubler d’un pareil ridicule -, « des lendemains qui se prolongent ». Ces récits n’allient pas la grasse matinée, le propos graveleux sous le masque de l’érection des sexes en nouveaux Veaux d’or et l’indigence du raisonnement.
Ici, il y a âme qui vive. C’est devenu si rare au milieu des caddies, des propos sans texte et de l’acéphalie portée comme un étendard pour l’expulsion des neurones. Après quelques admirables digressions sur la littérature (Perse, Artaud), Pichon semble conclure qu’écrire, « cela ne se raconte pas ». L’écriture aurait donc plus avoir avec le silence, là où il n’y a « personne à qui raconter la suite », qu’avec les mots. Quelle misère que le verbe, ersatz stérile de l’amour !
La littérature est vaine car n’existe pas de langue unique, hormis celle de la folie peut-être et du silence qui en est souvent le mécanique effet. Pourtant, l’écriture reste une source de bonheur. On n’y sursoie pas. On ne choisit pas d’être heureux. Les livres sont inévitables pour les vrais écrivains. L’inévitable, ici, n’est pas une obligation. Un livre, c’est d’abord de la chienlit intériorisée autant qu’une faculté de poursuivre la marelle et le colin-maillard.
Et Pichon de dire : « le travail c’est du temps transmué en argent, l’écriture c’est le même temps changé en or. Inutile. Tout le monde est contraint de trouver de l’argent pour vivre. Personne n’est obligé d’écrire. Cette absence de contrainte apparente plus l’écrivain à un enfant qui joue, qu’à un homme qui trompe sa femme », après le travail. Et Nathalie Rheims dans tout cela ? Et les déjeuners sur l’herbe ? Paresseux que vous êtes, avares que vous semblez. Achetez le livre et vous verrez. Sachez juste qu’un vrai livre vous change ! Il ne vous caresse pas, même à rebrousse-poil.
Lisez Philippe Pichon, vous n’aurez plus besoin de bal masqué pour être différent.
valery molet
Philippe Pichon, Déjeuners sur l’herbe avec Nathalie Rheims, Sans crispation éditions, avril 2024, 94 p.