Patrick Prugne, Cheyenne
Quand se déconstruit la légende…
Comme pour Frenchman (2011), Pawnee (2013), Iroquois (2016) et Pocahontas (2022), l’auteur complet qu’est Patrick Prugne poursuit sa suite de One Shot – Les Sagas Indiennes. Il porte son regard sur les peuples qui occupaient les terres du continent américain avant que ne déferlent les Européens.
Pour chaque album, il appuie son histoire sur une documentation solide portant sur des faits et des personnages réels. Pour Cheyenne, il retrace les événements qui ont amené au massacre de Sand Creek, le 29 novembre 1864.
Un couple normand chemine dans les Grandes plaines en ce mois de juin 1864. Il a été retardé et cherche à rejoindre la colonne de pionniers en route vers l’Ouest, vers sa nouvelle vie. Depuis des mois la région est à feu et à sang. Les traités de Horse Creek et de Fort Wise ont été bafoués, ce qui a déclenché une juste colère de guerriers sioux, cheyennes… Pour eux, c’est une question de survie.
Les frères Bent, Charly et George, rentrent chez eux après avoir combattu sous le drapeau des Confédérés et passés quelques mois comme prisonniers. Ils sont métis, leur mère est Cheyenne. Et les métis, comme les Indiens, ne sont pas les bienvenus dans les lieux occupés par les blancs.
Pourtant des hommes tentent de maintenir une paix, c’est le cas du major Wynkoop commandant le fort Lyon. Aussi quand il est relevé pour être remplacé par le colonel Chivington aux ordres du gouverneur qui a recruté un régiment de volontaires, la lie de l’humanité…
En juin 1864, alors que la Guerre de Sécession touche à sa fin, les Grandes Plaines américaines sont un territoire en tension extrême. Tout un faisceau de décisions concourent à entretenir ces discordes. Les colons et chercheurs d’or envahissent les territoires amérindiens. Les traités de paix sont piétinés, les territoires indiens sont grignotés, les raids sporadiques entre colons et tribus se multiplient.
L’auteur montre une société cheyenne divisée, certains chefs, comme Black Kettle, cherchent la paix et le dialogue. Par contre, des guerriers plus jeunes veulent rejoindre les Sioux dans la guerre. Parallèlement, les colons, eux, multiplient les provocations, les humiliations. C’est l’expansion des villes et du chemin de fer, la destruction massive des bisons.
Patrick Prugne s’appuie sur des faits réels et des personnages attestés pour construire une histoire à la fois humaine, tragique et immersive. Le récit recrée une ambiance où les paysages magnifiques le disputent à la mélancolie qui sourd de ces scènes du quotidien, où les regards donnent une profondeur humaine qui rend la tragédie encore plus poignante, cette la violence plus injuste.
Et dire que cette situation perdure, que des populations sont chassées de leurs terres sous les prétextes les plus fallacieux.
Que dire des planches réalisées à l’aquarelle ? Depuis des décennies, Patrick Prungne régale le regard de ses lecteurs avec son style graphique inégalable. Et cette fois encore il offre des paysages grandioses, des scènes de campements, des portraits expressifs et sensibles. Mais il sait faire naître le dynamisme des scènes d’actions, les chevauchés, les horreurs, les cadavres saccagés.
Ce western retrace avec une précision d’historien les événements menant au massacre de Sand Creek. Mais Cheyenne est aussi une fresque humaine sur le métissage et l’identité, une dénonciation de la conquête de l’Ouest, un hommage aux nations amérindiennes.
serge perraud
Patrick Prugne (scénario, dessin et couleurs), Cheyenne, Éditions Daniel Maghen, avril 2026, 96 p. – 19,50 €.