Michel Bourçon, Poème pour Mirel Wagner (inédit)
La rédaction de lelitteraire.com est heureuse de permettre à ses lecteurs de pouvoir lire le texte inédit, Poème pour Mirel Wagner (chanteuse finlandaise d’origine ethiopienne ), que le poète Michel Bourçon évoque dans nos colonne au cours de son entretien dédié à son oeuvre avec jean-paul gavard-perret, responsable des pages Arts et Poésie du site.
Poème pour Mirel Wagner
Déjà établie dans l’avenir que l’on peut te promettre,
à la seule écoute de ta première poignée de chansons
folk-blues, hantées de solitude et de démons, l’enfance
est toujours en toi, cela s’entend,une enfance dans sa
nuit, qui a avalé le jour à jamais, endormie dans sa
mémoire et qui se réveille dans ta voix.
*
Mirel, tu joues, tu joues, sur cette guitare Gibson
acoustique, tu joues jusqu’à ce que naisse la chanson,
jusqu’à ce qu’une mélodie s’empare de toi, mélodie
arrachée à la nuit qui te tient blottie dans son giron,
pour te laisser égrener des arpèges qui happent,
fascinent, dans leur dépouillement.
*
Mirel, ta voix fait renoncer à tout ce qui est autour
de nous, comme à l’espérance illusoire, ta peau, tes
yeux, font de toi une créature engendrée par la nuit
et ta voix devient une aurore boréale, au cœur de
celle-ci.
*
avec elle, douceur nocturne, lancinante,sur quelques
accords de guitare, tu chantes comme si tu avais
vécu mille vies, douce gravité de ta voix juvénile
délivrant des complaintes qui s’incrustent et obsèdent,
pour longtemps.
cette voix, rauque à peine, vibre de tous les démons
qui te poursuivent, ouvre nos oreilles sur les hauteurs
et gouffres entendus dans « The well »et »No death ».
quelle âme fiévreuse peut bien habiter ton corps,pour
chanter « no death can tear us apart », quelle douleur
peut amener à cette inconcevable confession « but
your love drags me down ».
*
si le jour était un pays, ta voix en serait bannie pour
être élue à la faveur du soir, où les mouvements lient
et désunissent les ombres, où elle fait scintiller des
étoiles déjà mortes, en déclinant des cantilènes hantées
par la souffrance et ce serial killer qu’est le temps.
*
Mirel, à quelle entité s’adressent ces suppliques, est-ce
seulement la nuit que tu implores, avec ces chuchotements
spectraux éloignant l’espoir avec eux pour sombrer avec
l’émotion, dans l’abîme qui est en nous.
*
une chanson dépouillée, à l’os, augmente le monde
même si la voix s’ouvre sur la désespérance, fait
surnager l’auditeur en eaux profondes et vaseuses,
mais la chanson nous ramène finalement à la lu-
mière, au lieu de nous noyer.
*
dans cette nuit noire, tu chantes que ton cœur n’a
pas de domicile, petite âme vagabonde ,tu t’accroches
à ce qui t’a perdue, tu es le point de mire du crépuscule,
Mirel d’ici et de maintenant, qui aurait pu, tout aussi
bien être des rives du delta du Mississipi, dans les
années 20.
*
tu chantes l’amour maudit et, entre tes notes et ta voix,
il y a de la place pour l’effroi qui est celle, immense,
de la part manquante à nos vies.
*
lumière noire, sur fond noir, jeune femme aux joues
arrondies, enfantines, tu chantes, assise, seule avec ta
guitare, les yeux fermés, révulsés, tu sembles connaître
tous les gouffres et flotte au-dessus d’eux avec cette
voix qui ignore l’espérance, dans la nuit d’une scène
qui devient un écrin pour ta légende.
*
j’aime t’imaginer dans une loge, seule avec des ombres
qui s’affairent autour de toi, pour te parer d’atours cré-
pusculaires, tandis que les rumeurs de la salle, prête
pour le sabbat, réclament ta voix.
*
une clarté lunaire éclaire ta peau noire, face à la salle, tu
es habitée par ce qui te nourrit ou te dévore, et ceux
qui t’écoutent, sont terrassés par ces chansons abruptes,
cette voix nue et ces quelques notes qui font la cérémonie,
ce temps suspendu.
*
« a shadow swallows my reflection » sous tes paupières
entrouvertes, on ne voit que le blanc des yeux, comme si
tu chutais lentement, avec la chanson, au-dedans de toi.
*
tu as le destin d’une ensorceleuse, aussi bien pour ceux
qui succombent à tes chansons et à ta voix, que pour
toi-même. bien entendu, l’Afrique, d’où tu viens, imprègne
ta musique, mais il y a beaucoup de l’atmosphère de la
Finlande où tu as grandi, dans l’âme(damnée) de tes
chansons, l’absence de luminosité qui mène à la mélan-
colie et à l’apathie.
*
d’autres que toi ont incarné la douleur, mais rarement
dans une ambiance d’outre-tombe, terrassante, empoisonnée,
au cœur de laquelle, légère, tu parviens à éclairer les ténèbres.
tu joues, tu joues, mais les personnages de tes chansons
ont peu à voir avec toi. il y a peu de ton histoire personnelle
dans cette noirceur qui t’anime et ta voix, avec douceur,
fait front devant l’effroyable, en sachant ce qui l’emportera.
*
tu chantes des berceuses pour bébés monstres, serties
parmi les étoiles mortes, dans la monture du ciel, des
mots en perdition qui pourtant, nous plongent dans un
enchantement qui est le répit de ce monde.
*
fleur noire, tu cautérises les blessures d’arpèges hypnotiques,
autant de feuillages sombres d’arbres persistants, dans ce
paysage invraisemblable où tous les démons de l’enfer, reposent
à tes pieds.
*
la mort rôde, dans les ambiances lourdes de tes chansons,
embrasse à pleine bouche, la douleur recroquevillée dans
l’ombre, quand tu restes son inassouvi point de mire,
assise, hiératique, guitare en mains ,tandis qu’elle reçoit tes
offrandes, douces rafales revenues du tréfonds des songes.
*
Mirel, ton voyage immobile, solitaire, est un feu de braises
qui ne se couvre pas de cendres,note après note, nous te
suivons, pas à pas, jusqu’à la peur du noir de la chambre
d’enfance, rebâtie par ta voix.
*
envoûtant, ce registre rauque, feutré et enfantin de ta voix
qui nous confie ces memento mori, cette voix de rêve
pour possédé, arrache le cœur pour l’offrir à la nuit, douceur
obsédante, libérant les liens qui ligaturent la vie.
*
à t’écouter, un marais noir monte en soi, marais de peines
et de douleurs, qui se font les nôtres.
facile de t’imaginer, imperturbable, chantant ainsi, en plein
déluge, ou encore, sépulcrale,sur fond de ténèbres, dans la
nuit qui t’écoute pieusement, quelques épines noires dans
la voix, élisant domicile, dans le lieu de notre enfermement.
*
longtemps après t’avoir écoutée, naît en soi une mélopée
lugubre, qui n’a pas la force implacable de tes couplets
élaborés de fatalité, de chaque mot que tu vis, au moment
où tu le chantes, chaque mot qui dit lui-même, que tu te
satisfait de la nuit. seule, avec chacun d’eux qui sort de ta
bouche, ainsi qu’on le ferait d’un refuge, tu les dorlotes
avec ta voix, aucun n’est de trop parmi tes chers petits.
*
seule, parmi ta musique, avec ta voix qui est une antidote
indolente à ce monde empoisonné, même si elle exsude
la mélancolie, rien ne semble pouvoir te détenir, tu paraîs
être celle qui possède le savoir de toutes les femmes,
celui de l’amour, de la mort et de l’effroyable. seule à fixer
la nuit au-dehors et en nous, sur la pochette de ton premier
album, comme si tu voulais apprivoiser le danger.
*
« when they find me in the river, tell my mother I was a
good boy » tu chantes en ignorant le chaos. aucun stigmate
sur ton visage, malgré ces mots terribles, murmurés par ta
voix qui a la faculté de transformer l’horreur en félicité.
toutes les âmes perdues sont en elle, ainsi que le soleil
qui ne viendra plus.
*
ta voix, Mirel, connaît et panse tous les maux, résonne
aux tréfonds de la chair où palpite, tapie depuis tou-
jours, une attente innommable.
le crépuscule s’est allié avec toi, étoile sombre se con-
sumant dans le secret, dans ta voix qui se nourrit de
son propre feu, ta voix rôdeuse, devant le seuil d’un
autre monde où les mauvais rêves se recueillent dans
l’ombre démesurée de la mélancolie.
*
du corps au néant, quelle place pour l’amour, quand la
mort ne lui concède que la douleur, dont le rêve demeure
prostré dans une posture sacrificielle et prenant forme,
dans ta voix.
*
ce que tu portes en toi, fait s’élever ta voix parmi les
décombres de nos misérables existences où tu demeures,
assise, à distiller tes mantras de guitare, hypnotiques et,
quand revient le silence, tu restes une énigme entière,
là d’où émanent encore, de sinistres lueurs.
*
on peut, parfois, tout renier vers le soir, sauf ta voix qui
sait dompter nos démons, comme surgissant du silence
et de la nuit originels, ta voix éloigne les maléfices, nous
entraîne avec elle et ta musique fragile, autant que puissante,
vers d’autres dimensions, là où notre âme vient nous
rejoindre.
*
seule, tu tiens bon la barre, petit capitaine, balancé
par la houle de tes mélopées, déferlantes d’ombres
macabres, sur ce sombre océan dont tu es l’âme,
en pleine lévitation.
*
les mots façonnent la douleur, les passions, la peur,
dans ta voix,tes chansons servent à nicher dans
l’absence, il n’y a plus à se dépêtrer de soi, elles
passent un baume sur la déprime qui menace,
guérissent de soi et, même si elles n’abolissent pas
la peur, nous te suivrons dans chacune de celles à
venir, car, tu le chantes dans « The dirt », il suffit de
fermer les yeux et de se réveiller dans une autre
vie.