Mempo Giardinelli, Les Morts sont seuls

Mempo Giardinelli, Les Morts sont seuls

Enquête autant policière que poétique et mexicaine, sur fond de dictature argentine et de remugles amoureux.

J’avais aimé Carmen Rubiolo […] Je l’avais aimée dix ou douze ans plus tôt. Mais probablement huit, depuis la nuit où elle m’avait attendue, en furie, pour me dire : « Je ne te supporte plus, tu es le type le plus égoïste et le plus merdique que j’ai connu dans ma vie. » […] Longtemps après, environ quatre ans après la porte claquée, je l’avais retrouvée à Mexico, dans une assemblée d’exilés. C’était en 1978, je crois, et tout le monde passait son temps à se poser des questions. Je ne me souviens pas de la discussion, mais je sais que nous avions voté différemment.

Voilà, ce passage, malheureusement fort tronqué, résume à lui seul l’histoire d’amour que n’a pas eu, ou pas totalement, José avec Carmen. Cette histoire qu’on ne peut vivre qu’une fois, mais qu’on laisse passer, irrémédiablement. Il donne en plus une bonne idée du style littéraire de l’Argentin Mempo Giardinelli, tout en présentant une ébauche de ce que va être la politique dans ce récit : quelque chose de présent, en pointillé. Bref, une trame.

Carmen, donc, réapparaît, mais pas sous sa meilleure forme. Elle a été assassinée, au Mexique, à Zacatecas, et José, à peine sorti de sa torpeur, voit tous ses souvenirs remonter à la surface. Quand on est journaliste et ancien amant, enquêter est le minimum que l’on peut faire. De plus, José a un vieux compte à régler avec Carmen. Il doit lui prouver que s’il est toujours aussi merdique, il ne peut plus être accusé d’égoïsme. Il ne peut pas, non plus, manquer l’occasion de visiter une ville aux multiples facettes comme Zacatecas. Pour partir à la recherche de cette indic anonyme qui l’a prévenu, et remuer la fange, en titillant un commissaire de police un tantinet irascible, et en quémandant des informations auprès d’un détective aussi introuvable qu’improbable et qui aurait été embauché par la belle Carmen peu avant sa mort.

Cette mort, qui a suivi celle de Marcelo – l’amant de Carmen – a été le point d’orgue à une trop grande période de psychose et serait l’œuvre de la mafia. En effet, Marcelo et Carmen, comme souvent, ont décidé de trahir la confiance que nos gangsters avaient en eux. Et force est de constater que, malgré leur mort, ils ont réussi une entourloupe de première. L’argent ou la drogue n’ont pas été récupérés. Au grand dam du caïd local qui est prêt à aller bien plus loin que deux morts pour récupérer son dû. Et qui d’autre qu’un José utopiste, revanchard et paradoxalement défaitiste pourrait arriver à contrecarrer ses plans ?

Ce livre, bien à sa place dans les « Suites » hispano-américaines a hérité des deux cultures américaines. Avec Mempo Giardinelli, roman noir rime avant tout avec poésie. À mesure que l’histoire avance et que les souvenirs resurgissent, c’est toute une langue qui est déclinée sous toutes ses formes. La jouissance du langage – et encore, il s’agit là d’une traduction ! – est omniprésente, et Mempo Giardinelli nous montre, par bien des côtés, qu’il est issu d’un pays fait d’orfèvres de la langue (Jorge Luis Borgès, Julio Cortázar ou Adolfo Bioy Casares pour ne citer que les plus célèbres), et pas seulement de sang (bien que les poètes naissent souvent du sang de la Nation).
À travers son héros – le très désenchanté José dit « Pepe » qui, bien que journaliste et non détective privé, s’apparente au hard boiled américain des Hammett, Chandler et autres McDonald – Mempo Giardinelli opère une véritable fusion entre les cultures sud- et nord-américaines. José tient à la fois, donc, du Philip Marlowe de Raymond Chandler, et du Filiberto Garcia que Rafael Bernal mettait en scène dans le magnifique roman qu’est Le Complot mongol. Et si dans ce dernier le style était sobre et efficace, il est ici bien plus édulcoré. Pour notre plus grand plaisir.

julien védrenne

   
 

Mempo Giardinelli, Les Morts sont seuls (traduit de l’espagnonl – Argentine – par François Gaudry), Métailié coll. « Suites hispano-américaines » (vol. n° 109), septembre 2005, 202 p. – 10,00 €.

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