Les échappées belles de Sarah Carp : entretien avec l’artiste

Les échappées belles de Sarah Carp : entretien avec l’artiste

 Sarah Carp sans y toucher joue du réel et du quotidien. Ils sont là, mais loin des attendus traditionnels afin de les modifier. Tous lieux (des hôpitaux à la nature lémanique) permettent la vision d’émotions récurrentes. Entre micro-reportages et poèmes optiques,  la photographe reste toujours en retrait. Pour autant, son univers s’impose entre pudeur, tendresse, légèreté et gravité. Une fois fixé tout bouge, se déplace. Sarah Carp garde les yeux grand ouverts, elle devient autant l’ouvrière que la reine des lieux dont elle sait habiter jusqu’aux tout petits riens.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Depuis deux ans, j’ai un nouveau réveille-matin. Lina ! C’est elle qui me tire hors du lit… La maternité m’apporte un nouveau souffle, et me donne envie de continuer de créer et d’apporter de la poésie dans une vie aux multiples facettes.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
C’est une bonne question. J’ai toujours voulu être dans la création et explorer le monde. Mon enfance a été bercée par la maladie de mon frère et l’attente de sa mort. Ce qui m’a fait grandir trop vite… L’enfance insouciante, je ne l’ai que peu connue… c’est peut-être pourquoi je cherche à m’évader dans une photographie qui oscille entre mélancolie et naïveté enjouée.

A quoi avez-vous renoncé ?
A une vie tranquille. J’ai un sentiment d’urgence de vivre qui me pousse à la création et à l’exploration. Cette « intranquilité »  est une force mais aussi une angoisse quotidienne. 

D’où venez-vous ?
Je suis née à Zürich de parents « Suisses ». Ma mère a des origines belges et irlandaises, mon père vient des Pays-Bas. Je suis donc un mélange du Nord.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
La sensibilité de mon père et la force de ma mère… Mon goût pour l’art vient de ma grand-mère maternelle qui faisait beaucoup de peinture et mon besoin d’indépendance de ma grand-mère paternelle. Mes parents cherchent toujours à voir la vie du bon côté. Ils m’ont apporté une forme de spiritualité qui, malgré les aléas de l’existence,  me donne confiance en la vie et en ce qu’elle m’apporte.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
J’aime me promener dans le vent… Le vent du Nord. Plus il souffle fort, plus j’aime. J’ai le sentiment qu’il me transperce, de ne plus sentir mon corps, ma tête. C’est comme un nettoyage de l’âme.

 Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Chaque artiste est unique. Je cherche à présenter le monde avec beaucoup de douceur, de compassion. Mon univers photographique est subjectif et narratif. J’aime raconter des histoires poétiques qui parlent avec cœur.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
« Le nu provençal » de Willy Ronis. Je ne connais pas l’histoire exacte de cette photographie. Cette image représente pour moi l’intimité, le partage, l’amour de l’autre dans un monde authentique et pur. Elle m’évoque la simplicité, la tranquillité et l’élégance.

Et votre première lecture ?
Eloïse
de Kay Thompson, l’histoire d’une petite fille de 6 ans qui habite au « Plaza » et qui nous plonge magnifiquement dans l’univers de l’enfance.

Pourquoi votre attirance vers  ce qui échappe au regard des autres ?
Je cherche à m’échapper moi-même, d’un monde que je trouve trop imparfait. La dure réalité de la maladie et de la mort a marqué mon enfance. C’est par la création que je m’échappe… Je ne cherche pas à voir le monde autrement, je cherche un univers qui me convient.

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’aime la chanson à textes, la folk et la musique classique.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
La première gorgée de bière de Philippe Delerm.

Quel film vous fait pleurer ?
La plupart des films un peu émotifs me font pleurer. Je m’attache aux personnages et je vis leur histoire intensément. J’aime le film de « Billy Eliot ». Ce petit garçon qui se bat pour vivre de son rêve malgré les préjugés sociaux.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
C’est étrange… j’ai toujours l’impression d’être un peu étrangère à moi-même. 

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je sais pas… je ne me suis jamais posée la question !

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Glendarragh, la vallée des chênes. Un lieu que j’aime de par sa nature, par mes origines familiales, par sa simplicité.

Quels sont les artistes et écrivains  dont vous vous sentez le plus proche ?
Des artistes de mon entourage proche qui sont aussi mes amis. 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une chose dont je ne sais même pas en avoir l’envie.

Que défendez-vous ?
Je ne défends rien si ce n’est un certain regard sur la vie.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je crois que Lacan nous parle de la passion… Mais est-ce que l’Amour existe sans passion ? Si on pouvait me répondre ça serait super.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Souvent, je fonce tête baissée dans une direction… et c’est après coup que je me dis : «  Mais qu’est-ce qui m’a pris de dire Oui ?! ».

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Merci de ne pas m’avoir posé la question suivante « Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? » La création est pour moi émotionnelle, instinctive et les périodes de latence font partie du processus de création…

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 29 janvier 2016.

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