Laura Wilson, La Guerre de Stratton
Des ingrédients alléchants mais la sauce tarde à prendre
1940, Londres sous les bombardements allemands. Un décor presque apocalyptique pour le dernier livre de Laura Wilson, reconnue comme l’une des grandes figures du roman policier psychologique en Grande-Bretagne, lauréate du prix Ellis Peter du meilleur polar historique pour ce roman. La Guerre de Stratton marque donc un tournant dans sa carrière, avec la première apparition de l’attachant Ted Stratton dans ce qui est annoncé comme le premier opus d’une série – les lecteurs en raffolent – qui lui fera traverser la Deuxième Guerre Mondiale jusqu’aux années 70.
L’inspecteur Ted Stratton entre en scène suite à la défenestration d’une ancienne gloire du cinéma muet, sorte d’Arletti que sa voix gouailleuse aurait privée du parlant. Très vite, l’enquêteur ne croit pas à la thèse du suicide que ses supérieurs tiennent farouchement à privilégier. Il persiste, et son investigation le propulse bientôt dans les hautes sphères de la société londonienne, ballotté entre agents doubles et membres de groupuscules pro-nazis. Il croise alors la route de la belle Diana Calthrop, jeune épouse esseulée, malheureuse en mariage et pour qui le Blitz vaut mieux que la vie à la campagne avec sa belle-mère tyrannique, en attendant le retour du fils/mari prodigue.
S’étant fait embaucher par le ministère de la guerre, la jeune recrue est choisie par le MI5 pour infiltrer le Right Club, fameux groupe d’extrême droite (qui se donnait pour noble objectif de « débarrasser les milieux financier et politique britanniques de l’influence juive » – comprenez « exploiter l’antipathie nationale envers les Juifs »… et les communistes, pour faire bonne mesure). Stratton a beau être un policier expérimenté, ce monde lui est étranger, et il est aussi impuissant que la frêle Diana à démêler faux-semblants et machinations, ourdis par des mains trop expertes.
Tous deux comprennent sans pouvoir rien y faire que les intérêts des services secrets ne s’accordent pas toujours avec ceux de la nation, mais parfois avec ceux de la pègre – le monde est injuste, et les injustices sont exacerbées en temps de guerre…
À l’instar des critiques d’outre-Manche, qui comparent Wilson à Ruth Rendell, il faut lui reconnaître un réel talent pour dépeindre Londres sous le Blitz – la peur, le fracas des bombes, les restrictions, le mauvais thé, les odeurs pestilentielles de conduits d’égouts éventrés, les raids aériens et le couvre-feu, les nuits dans les abris, la promiscuité forcée,… Tout cela est très présent, très fort, et l’on comprend que la romancière est particulièrement sensible à cette période et très bien documentée. Il en va de même pour les faits historiques (nous avons mentionné plus haut le Right Club), et le soin apporté aux personnages, dont certains sont directement inspirés de personnes réelles. À titre d’exemple, le Colonel Forbes-James, supérieur de Diana et chef du contre-espionnage britannique, est directement inspiré de Charles Maxwell-Knight (la ressemblance est habilement suggérée par la similitude du patronyme), celui-là même qui, dit on, aurait inspiré à Ian Flemming le personnage de « M » dans James Bond. Sa mission, à la scène comme à la ville : « lutter contre la subversion sur le sol britannique »… Leur fameux humour anglais, sans doute…
Tout au long du roman, son personnage éponyme prend de l’épaisseur, sa vie de famille, tourmentée par l’absence des enfants envoyés en lieu sûr (à la campagne), et par un neveu désœuvré qui s’est acoquiné avec la pègre locale, mettant son policier d’oncle dans une situation pour le moins inconfortable, est dépeinte par petites touches habiles, et il devient de plus en plus attachant, si bien qu’en effet on se dit qu’on aurait plaisir à le retrouver par la suite…
Il en va de même pour Diana, dont le mariage désastreux et l’aventure avec l’irrésistible Charles Ventriss, être inquiétant et intriguant juste ce qu’il faut, ainsi que les missions toujours plus troubles qui lui sont confiées, la transforment en une sorte de poupée de son, incapable d’appréhender des enjeux qui la dépassent, mais dont elle sent bien qu’ils ne sont pas totalement nets.
La frontière entre le monde des méchants et celui des gentils se délite, rien n’est tout blanc ni tout noir, et cet aspect du livre est intéressant. Malheureusement, tous ces bons points ne font pas de La Guerre de Stratton le polar passionnant que nous attendions d’ingrédients aussi alléchants. L’enquête, ou plutôt les enquêtes qui s’entremêlent traînent en longueur, et la rencontre (promise et annoncée dans la quatrième de couverture comme le clou du roman) entre Stratton et Diana, arrive bien tard, trop tard pour nous faire oublier que pendant de longues pages nous nous sommes un peu ennuyés.
Un peu.
agathe de lastyns
![]() |
||
|
Laura Wilson, La Guerre de Stratton, Albin Michel, novembre 2009, 524 p. – 24,0 euros ISBN : 978-2-226-19409-1 |
