L’âme du génial Léon Bloy
« Cette année, pareille à tant d’autres, n’avait pas été l’année de la Fin du monde et nul ne songeait à s’en étonner ». Replonger dans Léon Bloy, c’est toujours une leçon de modestie tant le style du mendiant ingrat époustoufle. Bloy est l’écrivain par excellence comme Nietzsche s’appropriait le titre de psychologue par excellence. C’est un démasqueur d’émasculés et de fariboles polychromes.
Bloy, c’est Zorro sans loup, mais c’est aussi un agneau dans l’enclos de Dieu. Pour un peu, on finirait par croire que ce Dernier n’est pas une hypothèse inutile, dans cet univers incréé. Bloy dénonce les perfidies des riches, ces cochons sur Marne et d’ailleurs, ces « crapules végétales des moins fécondes ». Il néantise ce qu’il ne peut nier. Sabre au clair, Bloy ne vous fait pas prendre une plume dans le derrière pour un arc de triomphe, pas plus qu’il ne vous dit le moins parce qu’il n’a rien à dire comme tant d’écrivants. Eux ne pensent à rien, ou au mieux à ce qu’ils croient qu’ils pourraient penser si on leur donnait un visa pour cela.
Mais les écrivants, sans carte de rationnement, sont toujours occupés (par on ne sait quelle Germanie d’inimagination) à ne songer à rien comme si leur avenir en dépendait. La langue française n’est pas sur le déclin comme l’espèrent les moineaux de pâle augure ; les écrivants innombrables font croire qu’on ne pourrait plus écrire que comme un charretier sans argot ou une institutrice déplumée. La sueur de sang leur est étrangère, ne disposant ni de l’une ni de l’un, sans même qu’on hallucine une conjonction, en les contemplant. Leur sabir se confond avec un nom commun sans allant (un nom des communs comme un logis de valetaille), un verbe mou comme une andropause et un complément adjectival en forme de falbala ou de cautère pour déambulateur.
Ainsi, je rappelle que « roboratif » ne signifie pas s’opposer à l’intelligence artificielle ou à un robot chevelu, pas plus que cet adjectif n’implique l’idée de « faire une orgie de haricots coco ». Une langue meurt lorsqu’on la simplifie outrancièrement. L’hyperbole chez les écrivants sculpte de la saucisse de foin. On enrubanne bien les ballots de paille dans le parc durassique afin de nourrir de hâves hongres qui jouent à la dînette avec cet air sérieux des dérisions à truffes humanoïdes !
Bloy l’avait bien senti dans Exégèse des lieux communs : « le Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules ». Lui, festoie avec la syntaxe et bâfre avec le lexique : il ne se ménage pas et ne gâche jamais à sec. Le Tibre déborde toujours, même en été. Bloy a sa propre levure pour faire d’une puce hémiplégique, un asticot de belluaire, ce qui est déjà un exploit. Il est l’incarnation de l’Inactuel, celui qui passe à côté de ce qui ne dépasse pas. Comme le conseillait Tyrtée, il faut revenir avec son bouclier ou sur son bouclier.
Prenons un exemple, vous êtes au cap Sizun, chez vous : eh bien, au bout de chaque sentier qu’on croit livré à la solitude, il y a désormais un camping-car avec un aventurier véliplanchiste à l’intérieur qui dispose d’une antenne parabolique et d’un escabeau pour franchir la marchounette de son antre avarié avec sandalettes en plastique et photos de chien.
Je vois Bloy d’ici, menaçant la clownerie d’aujourd’hui comme il méprisait le désaveu d’hier, vilipendant l’impossibilité du silence, l’unanimité de la pleurnicherie, la mégaphonie des ridicules bruitages de chacun et l’emphase collective des cantonnés, puisqu’il sait que « l’homme a dans son pauvre cœur des endroits qui n’existent pas encore, et où la douleur entre pour qu’ils soient.» Il faut, hélas, tout lire de Bloy : son Journal, ses romans, ses diatribes et ses dithyrambes. Je dis hélas car, après avoir tout lu, il faut tout relire. On aimerait tant clore avec lui, mais il ne s’arrête jamais. Bloy est une enclume sur un nuage qu’il a sorti tout droit de sa foi pour échapper à ce que nous avons été, à ce que nous sommes et à ce que nous serons toujours dans notre « étroite petitesse ».
Lui sait que « la médiocrité est le chef-d’œuvre de la médiocrité » dont son style, sa verve bannissant la verveine de l’après soupe aux choux et la folie sans graisse qui l’anime et nous déjoue, sont le pénultième antonyme, car il ne fonde, en définitive, rien sur cette dialectique du pour et du contre : il y a chez lui toujours une dernière note. Bloy n’a besoin que de lui-même pour être Bloy et de quelques aumônes métamorphosées en lecteurs.
Les synonymes sont l’affaire du Malin. Il nous rappelle sans cesse qu’écrire n’est pas saupoudrer son insignifiance d’anecdotes dégotées au « décrochez-moi ça » familial. Ce n’est ni chiner dans la friperie de ses sentiments ni baragouiner dans un patois de cours élémentaire. Encore moins roter du chamallow, comme Mozart écrivait : « Gute Nacht, scheiß ins Bett, dass es kracht ! ». N’en déplaise à qui cela ne plaît pas : écrire et avoir une âme s’équivalent, et « il faut que l’âme soit broyée pour que Dieu puisse y mettre sa lumière ».
Avoir un monde à soi, ce n’est tout de même pas si difficile ! même si Dieu (ou ses adjuvants : la politique, les « préoccupations sociales » et la glace dite colonel) n’y adhèrent pas. Dès lors, si vous êtes au cap Sizun, sur une crique à laquelle vous ne pouvez accéder qu’au péril de votre vie, un livre de Bloy en poche, plus escarpé que la sente vénéneuse que vous avez empruntée, il n’y a plus de contestation possible des congés payés. Sinon, autant prendre le Bénézit pour comprendre qui est Belzébuth dans l’art contemporain !
valery molet