L’Alphabet de Paul Valéry au cœur des Bornes blanches de Yves Arauxo

L’Alphabet de Paul Valéry au cœur des Bornes blanches de Yves Arauxo

Paul Valéry est né à Cette, une ville dont le nom n’existe plus. S’il s’est pris, comme beaucoup, de « passion pour la distance », comme l’évoque Yves Arauxo dans ses Bornes blanches, en revanche, sa langue n’est pas cette « sorte de morse épuisé » que l’on rencontre désormais partout, « mais un ruban de nuit dans la nuit ». Parfois, la langue de Valéry touche « à l’effritement du périmètre », à l’endroit où « l’être et l’être ne sont plus que des forces dans l’ombre ». Dans son Alphabet incomplet, la plénitude se nourrit des absences qui la conditionnent, comme la succession des vagues ne donne qu’un aperçu comique de la définition cosmique de la mer. Comme il y a de drôles de paroissiens, Valéry est un drôle de dialecticien.
Ainsi, « la pesante chaleur (lui) inspire ou (lui) intime soudain la sensation de l’extrême froid… (il) comprend que ce qui est a ce qui n’est pas pour exacte réponse ». Avec lui, comme l’indique Arauxo, « les reflets coïncident » souvent, mais ce n’est jamais une obligation morale, c’est-à-dire un ajustement entre le mensonge et le déni. Cette construction des coïncidences minimise les « moisissures du rien » et implique que le « total de (ses) paroles soit muet ».

Dans cette perspective, la poésie – quelle que soit sa forme (et rien ne dit qu’elle possède une forme quelconque, au sens d’un précis de poétique appliquée) – engrange les silences différés, puisque – si elle s’abstient d’une forme –, elle ne peut pas être une élongation de pages blanches, répétées, comme des abcès opulents, mais sans pus. Arauxo écrit qu’il a « le vertige du silence aux parois si abruptes » tandis que Valéry confirme, avec une pointe d’ironie (n’est-il pas en train d’écrire ?) que son silence l’assiste et que « (son) abstention est plénitude ».
On peut songer, avec délectation à une poésie qu’assimilerait le silence et, de ce fait, qui ne serait qu’une parabole des sept silences en musique : une demi-pause, un soupir, un demi-soupir, un quart de soupir, un huitième de soupir, un seizième de soupir. La poésie deviendrait, non un « seizième de cheval » comme l’homme pour Céline, mais une invention atonale du seizième de soupir, un simulacre d’icelle. Il n’y aurait plus rien qu’une liane de soupirs dans une jungle carbonisée, au fond de laquelle tous les poètes se métamorphoseraient en chullachaquis,ces doubles vides qui existent pour chaque être humain, et en raison desquels « l’esprit s’ouvre les veines dans un rêve ».

Que sait-on de ce qui est, après tout ? Sans poésie, strictement rien, perdus que nous sommes dans le stoïcisme social qu’impulse une logique imitative de tous par tous ; avec la poésie, pas grand-chose, si on la considère comme une plaisanterie qui, selon Kierkegaard, « ne relève pas d’une catégorie esthétique qui avorte. Elle exerce sur la pensée une impression semblable à celle d’entendre un homme commencer un speech sur un ton solennel, puis au bout d’une ou deux virgules de cette diction, brusquement s’interrompre : hum ! ». Ainsi, suivant le Danois facétieux, qui recommandait de s’abstenir du sentimentalisme comme de l’excès de saumon, une matière aussi « inflammable » que la poésie « est faite pour rendre perplexe un assureur » ! S’il existe une seule contradiction à la poésie, conçue telle une déclinaison de l’absolu, « c’est le bavardage », même si l’absolu est perçu dorénavant comme une réglementation de la scénarisation romanesque.
Peut-être faut-il, pour s’éviter toute aporie, s’enivrer, suivant les conseils de Baudelaire, même si, avec La Fontaine, on boit du « vin à teindre les nappes ». Après tout, les hommes sont bien peu de chose auprès de « tant de périls qui émanent (d’eux), la nuit venue ». Et Yves Arauxo de conclure : « Foutaises, tes ombres ! »

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