La poésie de Liris, un bruit majeur
Dans son traité Sur le beau, Plotin écrit que le beau est une fuite « vers là-bas », c’est-à-dire la transformation des visions extérieures vers la vision intérieure. « Ce qui est sûr, c’est que le beau est là-bas ». Il amalgame le beau, la fuite et le « là-bas » dans une description formellement poétique. Si on suit Plotin, la poésie s’attache à la fuite pour atteindre le « là-bas », qui est le sobriquet partagé par l’Intellect, l’immortalité et la métempsychose : rien que cela ! Dans cette perspective plotinienne, la mare closum poétique est siphonnée par un trou noir qui dessert des terres arides, insusceptibles d’être la propriété de la clownerie ou du clonage.
C’est ici qu’apparaissent Emile Nelligan, le québécois fou, le Canadien cinoque et l’Américain cintré et Robert Liris, dont le nom conjugue Ys, le lire, la lyre, le ris qui faseye et rit. Les poètes sont tous uniques sans qu’aucun ne soit singulier au sens où Bossuet considérait la singularité comme une hérésie. Liris et Nelligan, par exemple, n’ont rien de commun et partagent tout et, notamment, l’idée que seul « le Mal ne compose pas ».
Pour Liris, par exemple, l’homme ne serait qu’une figure « de la trahison du trait… dans l’hypothétique Nuit première ». Tous les poètes s’étirent dans le Bien, en composant, en s’exfiltrant de la trilogie cicéronienne de l’argumentum, de la fabula et de la historia. Pour les poètes, il n’y pas de mensonge acceptable puisque le monde n’est que plausible. Si Saint Augustin distinguait sept formes de mensonges, Nelligan ne conçoit qu’une forme de vérité, celle qui histrionne tout ce qui passe, car il ne se passe rien dans tout ce qui se passe, hormis le « clavecin de (ses) névroses ».
Nelligan est traversé par un frisson d’hiver. Pour ne pas trembler, il passera toute sa vie dans un asile là même où Dali, passant une tête, lui demandera : « quelle est la différence entre un fou et moi ? Moi, je ne suis pas fou » ! « Les adultes sont de grands enfants empotés, ils jouent des rôles sans même plus savoir que ce sont des emplois », écrit Sollers dans Mystérieux Mozart. Les poètes, eux, ne font profession de rien, pas même de poètes. Ils sont inemployables, c’est la raison pour laquelle ils ne comptent pas.
Liris n’a pas d’emploi. Ce magnifique poète, ignoré, sauf de quelques-uns, dont Jean-Pierre Siméon, sait que le « nocturne se tord à l’avancée des torches », sans que la lumière soit un faux-semblant. Il soulève « la jupe chiffonnée des mots ». Dans son terrier, il guigne les « sarcophages de la syntaxe » comme pour se rappeler que, même sous terre, la lumière neige. Comme Claudel, il compose. Personne ne sait ce qu’est la composition. Rien de plus vrai que cette ignorance. D’ailleurs, « si on le savait, il ne s’agirait pas de la même chose ». La poésie compose et les poètes ignorent ce que signifie « composer ». Peut-être que cela désigne le fait de « quitter le cortège et s’allonger sur le sable ». Ou bien trahit-elle l’idée que « la lumière est si relative à l’âge des étoiles / que le temps a renforcé sa couleur noire… / le soleil refuse le rêve ».
Il n’est sûrement que la mer pour régurgiter la poésie et donner la becquée au monde, celui sur lequel on marche au sens propre et au sens figuré. Tout poète parle comme un scaphandrier en regardant le fond des vases portuaires, écœurantes de plastique et de tessons de bouteilles, en prenant cela pour les abysses, car il n’y a « pas une ombre d’un seul arbre / à la surface de sel des antiques océans ». Un poète met toujours les voiles en restant à quai ou au fond de la rade, là où même gèle « le deuil des Reines ».
Dans Un bruit majeur, Robert Liris entremêle les dénouements et l’esprit luit sans dédire « la fin du duel d’exister /… Je partage avec la poussière / l’évidence fastueuse / d’une chute simple ». Si Nelligan marine dans la mélancolie folle et la vision inapaisée du romantisme, Liris se plante devant la planète, ce « désert rond d’une perle » pour s’amuser du fait que « le poème est plomb / la nuit silence ».
Le Québécois s’enferme en lui-même comme un bortch aigre tandis que Liris défausse et défait le soi-disant réel, qui n’est qu’une devinette en forme de mouillette dont l’abîme se plaît en jaune d’œuf. La poésie de Liris ne résout rien. Elle laisse à distance le gag comme l’ironie brutale. C’est beau, simplement puisque « l’abîme est en nous si l’on admet le réel ».
Lire Liris désemploie et nous emplit ! et c’est sûrement ce qu’on appelle la création.
valery molet
Robert Liris, Un bruit majeur (préface Jean-Pierre Siméon), Gallimard, Nouvel Athanor Les Cahiers Du Sens, février 2017 – 14,00 €.