La mort d’un grand écrivain suisse

La mort d’un grand écrivain suisse

Anna Jouy est décédée. Anna Jouy est vivante. On ne sait jamais sur quelle crête elle marche. « La nuit comme toi j’ai mes territoires » : voilà ce qu’elle écrivait peu avant sa mort dans son recueil à paraître Partout le sable ment. Elle avait ce don de l’absence de définition, qui est le propre des écrivains.
Définir, c’est se refuser à trahir ce que l’on a écrit et qu’on ne pense plus. Être traître à soi-même, n’est-ce pas cela la littérature ? Avancer en se cognant ? Accepter les chapeaux circonflexes ? Anna Jouy aurait sûrement acquiescé à la proposition de André Hardellet : « Les deux sourds. Le premier dit : « La poésie est, comme la droite, le plus court chemin pour aller de l’idée à l’expression. » Le second répond : « Parfaitement, la poésie est le plus long chemin à prendre pour aller de ce que je veux dire à ce que je dirai – si j’ai assez de patience ».

Elle m’avait enchanté par sa poésie et deux de ses récits : Filière de femmes et L’ombre et le corps. « Ses mots semblaient cacher des monstres », écrit-elle. Ses écrits parlaient d’elle, contre elle, pour nous, puisque « le cœur télescope ses moisissures ». Elle nous connaissait mieux que nous ne la connaissions, nous qui ne la connaissions guère plus que comme un songe « qui parle les langues insonores ».
Ses romans étaient d’une cruauté sans théâtre, d’une férocité sans vengeance et d’une véracité pleine de leurres. Ils semblaient se dérouler dans une ville où chaque rue aurait été rasée, mais sans décombres, comme des Chirico animés dans l’objectif de n’atteindre aucune cause.

Il n’y avait pourtant aucun désespoir, pas même celui de « ces petits dieux furtifs » qui animent la machine à ne rien faire qu’est une société humaine. Braire et ne rien faire sont synonymes. Anna Jouy se moquait des équivalences. Elle prétendait avec raison que « être poète (est) une chaleur vide », comme ces dernières sonates pour piano de Beethoven où les notes notifient que le silence n’est pas instrumental, mais « l’infini des reflets » de la partition.
Le grand Jacques écrivait que « mourir, cela n’est rien, mais vieillir ». La grande Anna souligne que « perdre la mémoire n’est rien, mais perdre l’intuition » … Pourtant, dans son terrifiant Filière de femmes, la mémoire de la crapulerie paternelle semblait première, mais, en y regardant de plus près, l’intuition prenait l’allure de la réminiscence et des coups reçus.

Chez Jouy, il y a quelque chose de clinique dans le mutisme qui s’arroge le droit de dire, c’est-à-dire d’écrire. Car écrire renie la plainte et le dégoût de s’aboucher à la saleté. Salir la saleté, sans l’omettre, sans le coup du sombrero sentimental, n’est-ce pas l’aiguillon de tout poète ?  Bien sûr, « le temps finit par assécher le miroir ». On passe au trépas. Le chambranle du cœur léger s’opacifie, et « la voici muette ».
Mais les livres « savent ailer », eux. Ceux d’Anna Jouy doivent être repris, relus, reprisant les cervelles et démomifiant les momies. Et si « le bruit tonne mort », ne vous-y fiez pas : la caverne n’est-elle pas une illusion pour l’anfractuosité ?

Quand je pense aux textes d’Anna Jouy, j’ai en tête cette phrase de Schopenhauer : « Tout ce qui est exquis mûrit lentement ».  

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