Joyce Carol Oates, Daddy Love
Robbie a cinq ans quand il est littéralement arraché des mains de sa mère dans le centre commercial de Libertyville, non loin de leur maison d’Ypsilanti, Michigan. Le ravisseur n’hésite pas à traîner la mère sur plusieurs mètres sous son monospace, la laissant physiquement et moralement brisée.
Pour cette histoire, Joyce Carol Oates a choisi d’une part les personnages d’un garçonnet, Robbie/Gideon (cinq ans au début de l’histoire qui couvrira une période de six ans, d’avril 2006 à septembre 2012) et sa famille : son père, Whit Whitcomb, animateur de radio qui a sa petite notoriété dans la communauté et sa mère Dinah, en se concentrant sur la façon dont ils vivent la disparition de leur fils. Et d’autre part, l’homme qui enlève Robbie, qui se fait respectivement appeler Daddy Love – le kidnappeur et violeur sadique doublé d’un meurtrier d’enfants – ou Chester Cash – l’homme-père-prêcheur de l’Église de l’espoir éternel, respectable et admiré, notamment par la gent féminine.
Oates signe là un livre dérangeant sur la relation d’un pédophile et de son jeune captif. C’est une histoire qui nécessite un temps de latence, de digestion avant d’en parler, d’analyser son ressenti tant il est fort. Les fans de Joyce Carol Oates reconnaîtront dans Daddy Love les caractéristiques si particulières de son écriture : narration à la troisième personne à travers le point de vue du personnage, phrases simples qui placent le lecteur dans sa peau de façon quasi viscérale.
De ce fait, quand elle est racontée à travers les yeux du criminel, l’histoire peut mettre le lecteur mal à l’aise au vu des sentiments déplacés et autres actes atroces du personnage. Ce qui n’empêche pas l’auteur de parvenir à nous immerger dans les méandres d’un crime dont on n’entend généralement parler que dans les gros titres des journaux, de façon extérieure au point de vue du criminel lui-même.
L’auteur nous a habitués à des histoires et des réalités sombres, voire glauques, elle qui écrit régulièrement sur les actes dont l’être humain normal aimerait à croire qu’ils sont impensables. Elle a le don d’incorporer à son œuvre cette part de ténèbres pourtant bien réelle de l’âme humaine, là où d’autres auteurs craindraient d’y mettre le pied. C’est horrifiant, effarant, déroutant.
Le personnage de Daddy Love provoque écœurement et révolte, les sévices subis par Robbie-Gideon nous sont distribués comme autant de coups de poing dans le ventre. On a beau être lecteur habitué de l’auteur, savoir qu’elle va nous étonner, elle parvient encore une fois à aller au-delà de l’imaginable, à dire l’indicible, sans pitié. Pas un mot n’est écrit au hasard.
agathe de lastyns
Joyce Carol Oates, Daddy Love, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, Philippe Rey, avril 2016, 272 p. – 18,00 €.

One thought on “Joyce Carol Oates, Daddy Love”
Je viens de terminer ce livre;j aime beaucoup cet auteur mais là j avoue avoir eu plusieurs fois envie de stopper cette lecture très dérangeante
Le sujet est tellement délicat mais traité avec justesse et sans pudeur
Toutefois je ne le garderai pas ,ce livre m a été offert mais j oserai pas le faire partager .