Jeanne Dorn, Art et nihilisme – la pensée d’Yves Bonnefoy
L’autre Bonnefoy
Aucun poète, aucun écrivain ni aucun philosophe de la tradition française – pas même Diderot, Stendhal, Baudelaire, Proust – n’a jamais comme Bonnefoy misé sur l’élucidation de l’œuvre des peintres, des architectes, des sculpteurs et des photographes pour orienter sa réflexion ; ni n’y a consacré d’aussi nombreuses pages, aussi sérieusement et patiemment averties que les siennes.
Mais ses essais critiques sur l’art – massif le plus considérable de son œuvre – restaient jusqu’à ce jour très peu étudiés, relativement méconnus par la plupart des historiens. Jeanne Dorn sort de l’ignorance de tels textes. Lauréate de la bourse Daniel Arasse de l’Académie de France à Rome (Villa Médicis) où elle a séjourné, elle a soutenu sa thèse d’histoire de l’art en décembre 2024 à l’Université Paris Nanterre où elle poursuit actuellement ses recherches en tant que membre du laboratoire « Histoire des arts et des représentations ». Elle est aussi l’auteure d’un livre intitulé Poésie et bonté. Baudelaire avec Rousseau aux éditions Hermann.
Loin donc de s’en tenir à l’entreprise de présentation, d’explication et de compréhension des écrits sur l’art du poète, l’auteure entreprend une approche plus radicale pour refonder l’histoire de l’art dans son rapport à l’histoire du nihilisme par le truchement d’une pensée du poétique comprise comme résistance spirituelle à l’expérience dévastatrice du néant.
L’introduction précise l’articulation ternaire de la structure globale de la démarche de l’auteur : les trois premiers chapitres retracent la genèse de la pensée de l’art du poète dans sa formation intellectuelle et artistique (dans la philosophie bergsonienne et existentielle, dans sa fréquentation du milieu surréaliste d’après-guerre), en passant par l’étude de l’ontologie fondamentale de l’architecture qu’il a élaborée, jusqu’à sa pleine maturité s’accomplissant dans le livre de 1970, Rome, 1630, l’un des sommets de sa prose et de sa réflexion analytique sur l’art.
Ce livre est consacré aussi au phénomène photographique qui occupe la place charnière dans l’élucidation de l’engagement éthico-politique de la critique d’art de Bonnefoy. Enfin, l’ensemble de ce parcours parmi les textes et les images est de part en part orienté vers le dernier chapitre exhumant la catégorie synthétique de la « couleur claire », qui est le nom que Bonnefoy a donné à la tâche immense de puiser dans les œuvres du passé et du présent, les réserves d’espérance qui d’âge en âge y furent déposées.
Reste cependant un simple regret. Jeanne Dorn n’insiste pas assez combien Bonnefoy ajoutait qu’il n’existe pas de lois poétiques ou artistique mais des règles personnelles. Pas de pères, ni de re-pères mais juste quelques repères. Qui sait ? On va-t-on ? Le poète et esthète l’ignorait mais il avança sans pour autant foncer dans le délire. Car la poésie – même celle d’Artaud et l’art – n’est pas une pure folie. Les deux sont est une errance constructive : « piétonnier à la recherche de sa vérité' », telle est la « fonction » de Bonnefoy.
Cela peut paraître présomptueux mais sans ce sursaut d’orgueil et de travail qui nourrissent l’intuition, la critique d’art n’est rien. Elle est donc la paradoxale redécouverte de l’immédiat, de ce qu’on imaginait ne pas connaître. Un tel chemin possède forcément quelque chose d’obscur puisqu’il n’existe pas de topologie préalable à cette avancée. Mais peu à peu et selon Bonnefoy, elle offre « une chair moins nue de se savoir écrite et partagée ».
jean-paul gavard-perret
Jeanne Dorn, Art et nihilisme – la pensée d’Yves Bonnefoy, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2026, 464 p. – 30,00 €.